Présentation

  • : Souffle-Mort
  • souffle-mort
  • : Littérature
  • : Avec un nom aussi sympathique, on s'attend au pire ! Pourtant, ce blog ne se perd pas en propos satanique, ni n'offre une leçon d'occultisme : derrière ce nom se chache juste une inspiration soudaine pour étayer un univers !
  • Recommander ce blog
  • Retour à la page d'accueil

Samedi 5 juillet 2008
Bienvenue sur ce blog !

Entre ces articles un tantinet inutiles, je présenterais les sujets qui me tiennent à cœur, de la musique au dessin, en passant par la littérature et le cinéma.

En particulier, cette interface me servira à vous présenter quelques extraits d'un projet vacances, qui se donne le titre (prétendument) sérieux de Souffle Mort. Avouez, le seul nom vous donne envie de fuir tant il transpire le stéréotype ;-) ! Mais on tâchera de trouver un titre plus accrocheur dans les semaines à venir.

Ce projet détente et pour le moins amateur accueillera avec enthousiasme vos avis, même les plus critiques !

Sur ce, bonne lecture !
Par Jillian - Publié dans : Divers
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Samedi 5 juillet 2008
Commençons par le... commencement, avec le prologue !

En attendant vos avis et critiques, bonne lecture !


Prologue
Décrépitude


J’attendais ma mort avec une sourde impatience. Nous patientions depuis plusieurs années maintenant, accolés les uns aux autres tel un bétail prêt pour l’abattoir, pourtant rien ne venait. Parfois, les Forth quittaient leurs résidences pour descendre ici, dans la crasse et la fange, salissant leurs beaux habits, s’égratignant la peau du front ; ils en prenaient un puis remontaient vers l’extérieur sans autre commentaire qu’un rictus. Quand je suis arrivé ici, je craignais ces descentes subites, synonymes d’atroces tortures selon les témoignages, mais seule une étrange curiosité animait mes synapses aujourd’hui. Après tout, ces hommes ne regagnaient jamais les bas-fonds, ils quittaient cette touffeur avec le sourire et nous dédiaient parfois un clin d’œil : cette dignité face à la mort n’augurait-elle pas un changement ? Quel raisonnement grattait ainsi leur cervelle ?
Ma tête pivota vers mes compatriotes, quoique nous ne partagions aucune parenté, et leur puanteur vint fleurer mes narines. Et quelle leçon subis-je quand mes yeux accrochèrent ces regards, bubons vitreux dont on ne sentait pas même la vie ! J’acceptais cette présence car on ne nous laissait pas le choix : les Forth orchestrent notre existence dès ses prémices, ils décident quand une personne s’accouple pour faire perdurer la race, quand elle tombe en décrépitude et quand elle part nourrir les corbeaux. Avant de parvenir en ces lieux, j’ai traversé le pays dans sa longueur, une connaissance qui me valut plusieurs bastonnades, d’ailleurs, or je voyais bien les champs mortifères, les cimetières étendus jusqu’à l’horizon ; je sentais la sanie, la fange, le sang et ces remugles écœurantes. La nuit me hantent ces fleuves où coule une vase glaireuse, aussi nauséabonde que les furoncles sur la face viciée d’un animal. Ce monde s’étiole et se meurt.
Comme mes collègues s’échinaient à se détruire, mes divagations se muèrent en questionnements : notre situation ne complaisait guère le peuple, nous évoquions des détritus, des parasites gangrénant Endorion, et tous souhaitaient exterminer ma race. Quand on s’intéresse à l’histoire, on comprend sans difficulté cette aversion : difficile d’ignorer les guerres sanglantes qui ravagèrent le pays, la trahison royale puis l’infanticide survenu deux siècles auparavant. Oh, les mauvaises langues inciteront à une amnésie générale pour bâtir un nouveau monde. Mais les politiciens n’oublieront pas. Comment le pourraient-ils ?
Les premières années, je me suis efforcé à comprendre cette altérité, ses raisons, ses origines, ses acteurs et ses aboutissements : pouvions-nous pardonner ? Nous libéreront-ils un jour ? Puis, comme mes confrères, ma motivation connut quelques travers et j’abandonnais cette tâche. Encore un objectif offert aux limbes. Les jours devinrent longs, les nuits encore plus si on considère l’attirance morbide qu’elle exerçait sur mes comparses. Longtemps je songeais à me tuer, n’était-ce pas une solution acceptable ? On nous nourrissait, logeait, maltraitait, au fond nous ne choisissions rien sinon l’heure de notre mort. Et puis, bah, le courage me manquait à chaque fois : j’observais avec une curiosité malsaine ceux dont la résolution surpassait la mienne, je prenais même des notes sur la manière dont il s’y prenait ! Faire pénétrer la lame entre les deux os du poignet, assez profondément pour entailler les veines principales, puis remonter vers l’épaule en un geste vif et précis. Le sang jaillit par la blessure, la mort survient en quelques minutes. Quel soulagement ! Maintenant je préférai prendre mes distances, voir ces marées spongieuses ruisseler à nos pieds, coller à nos chausses puis encroûter nos vêtements me retournai l’estomac. Santé fragile.
- Ethan ! Ethan, par tous les diables, tu es crevé ou quoi ?
L’information mit plusieurs secondes à atteindre mon cerveau, seconde mises à profit par mon interlocuteur pour me secouer le bras :
- Ethan, tu me fais peur à tirer une mine pareille, ils t’ont frappé ? Tu as mal quelque part ? Réponds-moi, s’il te plait !
Cela ne suffit pas à m’éveiller :
- Laisse-moi, Aneth.
J’offensais son sens des convenances, je le sentais dans son regard, ses gestes tout à coup plus brusques. Sans doute aurai-je dû lui témoigner mon affection. Aneth s’assombrit à cette remarque et s’éloigna vers le mur opposé, comme pour m’offrir une intimité illusoire. Il revint vers moi au crépuscule, à en juger la lumière décroissante du judas, et s’assit sans souffler mot à ma droite. Je souhaitais l’envoyer sur les roses, lui cracher mon mépris, lui intimer à mots choisis où il pouvait enfouir sa compassion, mais je ne fis rien de tout ça. Même la solitude la plus profondément ancrée appréciait la compagnie.
- Gaethän dit qu’ils descendront demain pour nous emmener. Ce sont certainement des pipos pour troubler les plus anciens. Eux remontent toujours en premier, tu sais pourquoi ? Tout le monde a ses hypothèses là-dessus, même les corniauds ! Mais toi, Ethan, tu ne dis jamais rien, les hommes ne t’apprécient pas. Ils parlent dans leur sommeil. Ils voudraient te voir monter, demain.
Pour la première fois, sa voix vacilla. Il se rembrunit aussitôt et plongea ses yeux dans les miens, cherchant un soutien ou une quelconque émotion ; je ne sais quelle expression apparut sur mes traits mais il se détourna en grognant, l’air contrarié. La hantise que m’inspirait ce gamin ne me quittait jamais sans que je puisse expliquer mon trouble : après tout, pourquoi réagissais-je si mal en sa présence ? Je sentais poindre en moi des sensations dangereuses, mon front s’emperlait, mes mains devenaient moites, même mes yeux semblaient se fondre dans la pénombre, une telle fébrilité rappelait le jouvenceau devant la ribaude. Hein, racontar ! Posséderai-je jamais une femme avant mon ascension ? A mon tour je laissais le silence s’enraciner entre nous, le temps de rassembler ma conscience fragmentée et formuler une réponse :
- Ils ne viendront pas demain, Aneth. Même s’ils nous octroyaient ce privilège, la lumière ne nimberait pas tes traits. Tes quinze années n’intéressent pas ces hommes, eux cherchent les anciens soldats, la flamme séditieuse, les personnes assez folles pour montrer leur ascendance sur le groupe. Voilà pourquoi je ne me mêle pas à cette masse insane, ils auraient tôt fait de m’identifier et bientôt mon âme s’ajouterait aux disparus, grossissant la masse des cadavres plongés soit dans l’errance, soit dans la folie. Le repos n’existe pas pour notre peuple, Aneth, il n’existera jamais.
Aneth s’agita à mes côtés. Je devinais sa curiosité brûlante mais fit semblant, comme à mon habitude, de ne pas saisir ses attentes.
- Les vieux racontent des choses, c’est pour ça qu’ils les remontent en premier ? Au-delà de la geôle, tu as vu tout ça mais tu n’en parles jamais ! Un pays aux vertes plaines, où chaque chevalier combat pour son seigneur, mettant en lice son arme et son honneur. Est-ce vrai ?
Je lui décochais un regard froidement insensible, et le garçon se flétrit sous cette insistance. Il semblait se dégonfler à mesure que mon observation durait, sa résolution broyée par mes prunelles si scrutatrices. Encore quelques secondes à le lorgner et il émit un gémissement plaintif. Dans ces vastes plaines avait surgi la mort, plusieurs décennies auparavant, et ni le temps, ni l’enfermement, ni même la folie n’enseveliraient ces réminiscences. Nous ne vivions pas assez pour conserver des souvenirs physiques mais la mémoire se perpétuait grâce aux chants, calembredaines et autres commémorations. Nos cités agonisant sous les assauts sans cesse renouvelés, nos habitants battus à mort dans les ruelles, arrachés à leurs familles puis égorgés sur les places comme une attraction dont on se repaissait, ce cauchemar hantait chaque esprit… Un enfant ne saisissait rien aux enjeux internationaux et on ne pouvait guère lui en tenir rigueur s’il commettait des impasses, mais pourquoi insister ? Toujours, toujours.
La fatigue tirait mes traits en un masque déplaisant aussi préférai-je tourner le dos à Aneth. Pourtant le mal œuvrait déjà : à en croire les rumeurs, des résistants, des malandrins, des suppôts trop abrutis pour saisir leur erreur continuaient à se soulever contre le roi Alastair, même si la mort moissonnait dans leurs rangs. Que pouvaient ces phalanges face aux soldats entraînés à fendre la chair humaine ? Que pouvait une armure en cuir face à un haubert, un soleret, des jaques et des jambières ?
Aneth dut sentir mon trouble car il se réfugia dans mes bras. Mon aversion faillit reprendre le dessus mais, pour quelques heures au moins, je fis taire ses murmures. J’attendis que sa soudaine affection se fût atténuée pour le repousser et lui indiquer son grabat. Alors seulement j’accordai à mes muscles un simulacre de repos.

*******

En rouvrant les yeux, une étrange surprise m’attendait. Bien mauvaise, à vrai dire. Aneth gisait à terre telle une chose misérable, pleurante et gémissante, tandis que les hommes me ceinturaient peu à peu. La lueur qui vacillait dans leurs regards annonçait une fin bien tragique, or je ne comptais pas satisfaire ces pulsions primaires. Si notre peuple se montrait agile face au danger il n’en demeurait pas moins prudent, trop à certains égards, et cette maladresse suffirait à rompre la charge. Ils remontaient à ma hauteur à pas souples, sachant étouffer les bruits pour ne pas alerter les geôliers : de jeunes bretteurs montaient sur mes flancs ou tentaient un contournement, guettant une faiblesse, un indice à flairer, le moindre signe suggérant mon inattention.
- Que me voulez-vous ? Vous ne croyez pas à ces sornettes, tout de même ? Rumeurs que tout ceci ! Manigances pour soulever les dissensions. Ils espèrent que vous vous entretuiez, et vous leur donnez satisfaction, bande de vermines assujetties.
Je sus au premier regard qu’ils ne m’écouteraient pas. Le premier s’élança en grondant, une lame courbe tendue vers ma jugulaire, et seul un réflexe me sauva la vie. Roulant sur le côté pour esquiver la frappe, je redressai une jambe qui lui fracassa l’abdomen ; comme son corps se pliait en deux, ma paume percuta son menton et j’entendis le bruit, reconnaissable entre tous, de l’os brisé. Ses glapissements se muèrent en hurlements quand je le saisis au collet puis brisai son crâne contre les pierres glacées. Insensible à ses éructations de plus en plus obscènes, je continuai à frapper, frapper, frapper… Jusqu’au moment où les nerfs se détendirent enfin. La mort l’emportait déjà… Mes doigts auraient maintenu la pression plusieurs seconde si, voyant une masse rouge tomber au sol, dégageant derrière elle les os et une matière spongieuse, d’un gris bleuâtre, l’effroi ne m’avait assujetti. Je lâchai le cadavre en priant pour ne pas vomir. Mes autres assaillants, eux, refluaient déjà dans la pénombre.
Ce jour là, je refusais mes bras à Aneth et le laissai sangloter. Toutes mes pensées se tendaient vers une unique conclusion : ce corps prompt à se décomposer attirerait les Forth comme un aimant le fer.

***

Auto critique : je ne sais s'il s'agit d'une impression toute personnelle, mais je trouve ce prologue un tantinet "brouillon". Bien sûr, on pourra approfondir certains éléments par la suite, notamment éclaircir les pensées du narrateur, mais à trop respecter ses songes (donnant un aspect "série de souvenirs" au texte), ne perd-t-on pas en clarté ? Pour ce qui concerne le style, je ne saurai le qualifier en personne, même si quelques tournures de phrase me semblent un peu tirées par les cheveux.

Par Jillian - Publié dans : Ecrits - Souffle Mort
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Samedi 5 juillet 2008
On continue avec une ancienne nouvelle, qui commence à dater (août 2007) !

En vous souhaitant une bonne lecture !

L'Errance Spirituelle de Mr. Jack


La réincarnation

Un mot simple mais régissant bien des principes, des croyances, des espoirs et des questions. Bien sûr, tout homme censé ne croirait pas à ces inepties, pas assez rationnelles ou, mieux encore, trop abstraites pour un cerveau contemporain. Mais, voyez-vous, je subis chaque jour les affres de la réincarnation. Oui, moi, le narrateur, personne cynique et sans conteste insupportable dont vous endurez les sermons depuis déjà six lignes.
En réalité, je délaie toujours mes discours, trouble obsessionnel compulsif propre aux auteurs, selon mes médecins, aussi n’êtes-vous pas prêts de lâcher ce livre –geste d’ailleurs très dangereux, qui risquerait d’endommager durablement votre exemplaire et de ruiner votre retour sur investissement. Où en étais-je, déjà ? Ah, oui, la réincarnation. Je suis la preuve vivante, si on oublie mon corps lactescent et pour le moment incorporel, qu’elle existe bel et bien.

Oh, je vois venir votre question : si je suis mort, comment puis-je relater ces évènements, mieux, comment puis-je noircir des pages sans prise sur le monde réel ? Je vous l’expliquerais bien mais nous perdrions du temps sur cette présente histoire, or je vous vois déjà battre des paupières.
Je me nomme Jack Rivaël, feu soldat de la garde royale, pour l’instant fantôme à la recherche d’un réceptacle humanoïde. A l’époque de mon assassinat, je courais vers mes vingt-trois ans, et accessoirement vers la muraille de Draxar, où une assemblée de citadins enfonçait le rempart. A mon grand dam, j’étais de service cette nuit, cocasserie temporelle qui me coûta la vie, d’ailleurs, et bien que je déteste modérer nos citoyens cette tâche m’incombait.
Je me dirigeai donc vers la poterne, frêle, cheveux au vent, un air guilleret fredonné du bout des lèvres (hmm ? Cela ne correspond pas à la situation ? Cela est vrai, mais étant le narrateur, je m'octroie une attitude plus prosaïque. Imaginez que je me décrive comme un chiot pleurant dans son sayon de cuir, cela briserait le mythe. Attention ! Je ne hoquetais pas ainsi, bien entendu… note : se fournir une encre effaçable avant de retranscrire ses tribulations), quand une flèche empennée de plumes noires me déchira le cœur !
Je vous aurais bien décrit ma douleur, mes dernières sommations -quelque chose d’héroïque, car il est de notoriété publique qu’un soldat doit périr debout parmi les siens, dans une attitude si possible théâtrale- mais je mourais avant même de crachoter ma bile. Cruel destin, n’est-il pas ?

Et aujourd’hui, à savoir le troisième jour du mois des Aspics, je m’escrime à spolier un corps pour mes attributions naturelles, si possible doté d’une musculature parfaite et d’une hygiène de vie irréprochable.
Le problème, c’est que d’autres questions me picorent tels des oiseaux de proie l’intérieur du crâne -ou tout du moins la bulle lactescente qui me tient lieu de crâne. Par exemple : pourquoi a-t-il fallu qu’on me larde comme une vulgaire cible de chasse ? C’est vrai, à y réfléchir, les commanditaires de mon meurtre auraient dû sélectionner un soldat plus hardi, ce corniaud de Tijän à tout hasard. Une victime parfaite ! Comble du bonheur : je ne pouvais pas l’encadrer de mon vivant.
Ne froncez pas ainsi les sourcils, je plaisantais à moitié ! Si j’en avais eu l’occasion, j’aurais essayé de laver mes crimes, d’approcher au plus près de la résipiscence ; après tout, cela ne m’aurait-il pas permis de savourer une existence post-vie agréable, occasionnellement perturbée par le pépiement des oiseaux et le son clair des luths ? Non, je le jure sur l’âme de Tijän, j’aimerais effacer ces viles pensées de mon esprit, seulement en dépit de ma bonne volonté elles me susurrent des propos scandaleux... Pourquoi moi ? (question procurant un soupçon mélodramatique au récit, non ?)

Me voilà donc rendu à une existante flottante, sans un grain de folie pour galvaniser ma curiosité ; à l’instant où je vous parle (ne me demandez pas comment je peux à la fois écrire et observer mon environnement, je n’en sais fichtre rien) je survole les plaines arables de mon royaume : le puissant Aradrïs, terre aux milles espérances, joyaux de l’empire Béonien, perle parmi les perles. Sous moi défilent les futaies, les fleuves dont les anneaux se déroulent jusqu’au septentrion, les prairies où paissent encore les bovins, amas laineux qui sillonnent les vergers, et les innombrables masures… Penser que chaque hameau abrite des centaines de vies susceptibles de se pâmer me broie le cœur ; suis-je donc condamné à errer ainsi, sans but pour animer mes membres laiteux ?
Mon errance s'étire sur des lieues, des lieues poignantes par leurs souvenirs et les sensations qu'elles soulèvent en moi : le froufroutement du vent chatouillant les feuilles, les molécules olfactives produites par la faune... Même réduit à une forme spectrale, j'ai l'impression de plonger dans ce creuset fourmillant de vies humaines. Pourquoi n'ai-je pas agi avec plus de prudence, par tous les diables ? L'éducation pratique instituée par ma mère soulevait pourtant ces problèmes : mille et une façon de tempérer les séditions urbaines ; vie et mort, récit itinérant d'un fantôme ; trente astuces pour échapper à une flèche...

Mais non, il fallait toujours que je me gargarise de mes victoires, bien faibles je vous l'accorde : car ma propension à extrapoler les évènements me jetait sur tous les fronts ! Voyez par vous même : une génisse perdait la tête dans la cité voisine ? Ne cherchez plus, moi, Jack Rivaël, je me charge de calmer ses ardeurs ! Un homme menace sa famille avec une flamberge ? Que les bardes arment leurs pipos, ils auront bientôt un exploit à chanter ! Une flèche cherche un cœur pour achever son existence ? Me voici, frais et dispo, pour m'y enferrer !

Je n'ai plus assez de dents pour rager, croyez moi.

Mais voilà, je parle, je parle, et je me retrouve à planer au dessus de Draxar. On note à cette occasion la virtuosité du destin : les fils de la vie s'ourdissent d'une manière insoupçonnée, parfois fluides comme un friselis de vaguelette, parfois enchevêtrés dans un écheveau d'impasses. Chacune de nos interactions influe sur des milliers de variables, alors la mosaïque de notre existence s'agrémente de nouvelles faïences, fragile orfèvre soumis à la gouge du sculpteur ; un tremblement, une maladresse, un geste trop brusque, et notre vie vole en éclats.

D'ailleurs, Draxar aussi ramasse ses fragments. Quand bien même aurais-je dû m'y attendre, je ne parviens pas à accepter la vision qui s'impose à moi : des tourelles en flammes, des habitants se débandants dans les ruelles, hurlants et gémissants comme des bêtes traquées, des soldats décidés à vendre chèrement leurs vies sans valeur...
Les choses s'enchaînent-elles à une vitesse incroyable, ou est-ce moi qui demeure interdit face à cette explosion de haine ?
Les citadins évitent l'écueil du feu mais se jettent dans l'holocauste : nos ennemis s'essaiment autour des murailles telle une horde de nécrophages puis écorchent la pierre à coup d'échelles et de grappins. Seigneur, mais pourquoi nos phalanges défensives ne réagissent-elles pas ? Non ! Tout va trop vite, tout est trop près, trop rapide, il me faut du temps pour décrypter cette attaque ! Voilà qu'ils jaillissent depuis les hourds et les remparts, prenant à revers les sentinelles venues combattre. Par les saints, comment peuvent-ils mener une attaque bardés comme ils le sont ? Ces solerets sont bien trop imposants pour tenir un siège ! Nous apprenions pourtant cela durant la première année, quand on nous coupait les cheveux avant d'entrer dans les Ordres !

Mes yeux se ferment sur ce spectacle sanglant, débordant de tripes et de membres, je ne souffre en voir plus. La peur ne se contente plus d'imprégner les chairs, elle se dilue maintenant dans l'atmosphère, poison incestueux qui pousse les hommes à se retourner contre les amis entravants leur fuite, à abattre les remparts de leur raison pour sombrer dans la folie. Je les comprends, comment ne pas perdre la raison devant une vitrine si parfaite de la violence humaine ? Ces corps dégingandés qui jonchent les rues, cette bouillie insane tapissant les murs, ces bruits, ces bruits atroces qui vous vrillent les oreilles, non, comment pourraient-ils conserver leur calme, alors que le monde s'écroule ?
Draxas saigne et la marée de ses morts engloutit peu à peu tous espoirs. Bientôt, il ne restera plus rien de sa splendeur passée. Je poursuis mon errance vers la résidence royale.
Que la géhenne m'emporte, nos ennemis nourrissent le terreau de la bataille au sein même du palais ! A en croire leurs mouvements, ils explorent chaque coursive pour y piétiner la résistance, ne trouvant leur détente qu'en tuant, empalant, démembrant nos frères. Autant dire que les échalas ne tinrent guère de temps : ils eurent beau armer leur bras vengeur, ils se brisèrent sur un bouclier de haine, aussi bien sourd à la commisération qu'aux abjurations de notre peuple. Je traverse les couloirs. Pourquoi suis-je venu ici ? Je n'aurais pas...
Tijän !
Mes yeux ne me trompent pas, malgré les éclairs striant ma vision, Tijän combat encore nos ennemis ! Je me précipite vers lui mais au moment de lui assurer mon soutien, je prends conscience de l'inutilité de mon geste : que pourrait un impotent face à des êtres entraînés à fendre la chair humaine ? Je ne suis qu'un spectateur anonyme, aliéné parmi le flot des défiants. J'observe, seule chose que mon corps puisse encore faire. Seul témoignage qui survivra à cette attaque.
L'adversaire place une botte adroite, tout en souplesse, mais se heurte aussitôt à ses défenses. Je reconnais bien là Tijän ! Toujours prompte à rompre un assaut ! Le hurlement haut perché du soldat se perd dans la pièce et l’épée de Tijän se lève comme pour célébrer sa sombre victoire. Puis, profitant de l’effroi de sa future victime, il fait décrire à sa rapière une courbe ascendante qui se fiche entre ses dents avant de lui fracasser le crâne. Belle action ! Mais ce n'est pas fini, Tijän, pourquoi regardes-tu dans cette direction ? Seigneur, mais retourne toi, imbécile ! Non ! Vision fugitive. Son corps sourdant de sang. La lame enfoncée à la verticale dans son épaule. Je fuis.

Les larmes montent en moi, mais ce ne sont que des mirages, la volonté eidétique d'exprimer ma peine : n'ai-je donc aucune incidence sur les évènements ? Ne puis-je intercéder en faveur de ma nation ?
Une curieuse force me pousse vers les étages supérieurs, où était autrefois logée la famille royale. Une étrange lueur guide mes pas, comme si elle souhaitait m'ouvrir des portes dans le noir, m'offrir une chance de racheter mon existence misérable. D'où viennent ces escarbilles de lumière ? Est-ce une hallucination ? Même si c'est le cas, par quelle glande serait-elle produite, hein ? Des glandes fantômes... Cesse de penser, avance.
Je ne saurais dire si cette gangue blanche a autrefois été humaine ou s'il s'agit d'une illusion due au désespoir, mais je la poursuis dans l'écheveau des couloirs comme si ma vie en dépendait. Quelle ironie !
Toute une fraction du palais est soudain irradiée par un éclat éblouissant et, sous les feux de ce maléfice, les murs, les fenêtres, les sols, les plafonds et l’air lui-même se mettent à muer. Peu à peu, je les vois abandonner leur peau harassée pour s’offrir une nouvelle jeunesse, se parer de tableaux et d’ornements dont je ne pouvais même imaginer la splendeur.
Et là, dans cette radiation, luit un être de chair et de sang, un enfant hurlant dans les bras de sa nourrice paralysée par la peur. Un réceptacle. Je ne commande plus mes mouvements, je ne parviens même plus à assembler le fil de mes pensées ; une nouvelle vie s'offre à moi, une vie qui s'achèvera sans doute trop tôt mais que je ne peux refuser... Je tends ma main vers ce visage boucané... Respire, aère ton esprit... Mes doigts frôlent la fine protection poreuse... La vie... La vie même naît du chaos ? Adieu, lecteur, je crois que mon récit se termi..

Dans l'enfer des combats, dans cet apocalypse de souffrance, retentit le vagissement réjoui d'un enfant.
Ailleurs, une main trempa sa plume dans l'encrier et s'apprêta à commencer un nouveau récit, sur une page vierge.

***

Auto critique : dans un premier temps, le manque d'originalité : on sent que je n'ai pas réfléchi à la construction, la chute paraît peu travaillée, le tout assez prévisible, seul le ton du narrateur ajoute une variable supplémentaire.
Dans la forme, quelques égarements en début de nouvelles qui peuvent sembler un peu longs, voire inutiles, et des termes spécifiques à vérifier (un ou deux mot impropres, il me semble). A noter aussi des métaphores ou expressions un tantinet "darling" (pour ne pas dire pédant ou pompeux), trop poussées niveau vocabulaire, ce qui peut desservir le texte. Du moins est-ce mon sentiment, à vous de confirmer ou non ;-)

Par Jillian - Publié dans : Ecrits - Nouvelles
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Samedi 5 juillet 2008
Allez, hop, encore une nouvelle pour bien lancer le blog.

En vous souhaitant une bonne lecture !


Le Silence


Quand vous arpentez les sombres corridors d’un hospice, le silence referme ses griffes sur vous. Impossible de demeurer indifférent quand, à des lieues à la ronde, une chape de plomb vous écrase, vous étouffe, étrangle chaque mot dans chaque gorge avec un plaisir non dissimulé. Je m’interroge souvent sur ce silence car, après tout, aucun danger ne nous guette. Oh bien sûr il demeure cette dame à la truculence caractéristique, dont on perçoit les moignons de temps en temps ; Alors elle, en effet, elle dissuaderait un barde de se perdre en vétilles. Et quelle leçon subit-elle quand son corps, boursoufflé de bubons purulents et pestilentiels, se mit à se décomposer sous les assauts de la variole !
Voilà dans quel monde je vis, un univers où la défiance supplante nos élans de sociabilité, une sphère dont le moindre reflet évoque la décadence, l’agonie et la mort, enfin. Dame Mort nous rend souvent visite d’ailleurs, elle arrive à l’improviste, assèche une ou deux bières puis se pâme avec un râle caractéristique (vous savez bien, ce HA HA HA si répandu dans les séries B ?) ; tous les indigents redoutent sa venue, or nous nous complaisons fort bien, un ami et moi, à lui faciliter la tâche. Quoi de mieux qu’aiguiser la crainte de nos patients ? Parfois nous nous glissons derrière le piètement d’une statue, de manière à demeurer invisibles, et dés qu’un malade surgit nous bondissons à ses pieds. Effet garanti ! Quelque fois, ils succombent sous le choc, la bave aux lèvres, vision succulente de leur propre décrépitude, d’autres fois nous leur enfonçons un chiffon dans la bouche (geste d’ailleurs très dangereux ; malgré leurs âges avancés ces corniauds vous déchiquèteraient à coups de dents si on n’y prenait pas garde. La meilleure solution reste, à cet égard, un coup sec derrière la nuque. Radical quoique nécessitant de l’entraînement).
Pour ma part, je préconise l’utilisation de produits chimiques pour décomposer leurs restes et effacer les traces de leur misérable existence, mais mon ami s’échine à les brûler. Heureusement qu’il œuvre en silence sinon la cacophonie des flammes suffirait à nous trahir. Imaginez ces chairs rongées jusqu’aux os par le feu, les moignons se détachant en un bruit de succions, des griffes ouvrant leurs ventres pour en sucer les viscères, le tout agrémenté de crépitements. Vous ne semblez pas comblés, pourquoi donc ? Ignorez-vous que le silence, ce pur silence qui sanctionne nos actes, déclenche une exultation malsaine chez les mortels ? Pendant une fraction de seconde, nous sentons la vie s’échapper de leurs corps pour poursuivre leurs errances, nous prenons conscience de notre propre horreur et, tout d’un coup, sans prévenir, la jouissance nous submerge.
Cette sensation vaudrait toutes les positions coïtales, croyez moi, rien qu’y penser hérisse mes sens ; au fond, je comprends votre désarroi en me lisant, vous vous complaisez dans la médiocrité, vous, les fonctionnaires dont le seul intérêt se porte sur la qualité de vie et cette pléthore de plaisirs abhorrant.

Avant d’atterrir dans cet hospice, je travaillais comme simple serveur dans une boutique ; un travail qui ne constituait pas l’horizon de la réussite, en effet, mais la patronne avait des arguments à faire valoir. Un jour, alors que je la couchais sur une table pour la prendre là, comme un garçon, sans considérations de dignité ou de respect, je pris conscience de ma déchéance. La violence de cette conclusion m’anéantit. En embrassant mes souvenirs, je n’avisais rien sinon de multiples débauches et des soirées passées sous le joug des toxines ; une trêve sédative et éphémère. J’avais loupé ma vie.
Quand la patronne se répandit en imprécations obscènes pour aiguiser mon désir, une soudaine rage m’envahit et j’étouffai ses glapissements. Sa tête roula sur le côté. Son corps tomba dans une position grotesque. Et le silence. Merveilleux.
Depuis, ce silence, je le vénère, je le poursuis sans relâche et me l’approprie par la force si nécessaire. J’ai essayé de me faire soigner à une époque mais les médecins parvenaient toujours à cette conclusion : je m’enferrais dans la catatonie propre aux autistes, en me créant un monde où le silence évoquait une vie démunie d’échecs, puisque sans prise sur la réalité. Trop de psychologie pour moi. Je continuai mes orgies avec volupté.

L’idiot que je traîne derrière moi, lui, je l’ai rencontré au coin d’une rue insalubre. Il dodelinait de la tête en s’arrachant les ongles, comme s’il souhaitait perforer ses doigts ou je ne sais quoi. Je l’ai pris sous mon aile et nous avons fonctionné en duo. Jusqu’à maintenant je n’ai pas à me plaindre, il effectue son office sans mot dire (une règle !) puis retourne sur sa natte de paille. Il dort. Il recommence. Il dort. Il recommence. J’aime la régularité.
Mais aujourd’hui je dois me séparer de ses services, car il a commis une erreur lors de notre dernière frasque. Étonnement, je ne parviens à saisir le couteau qui trancherait les fils de son existence, peut-être un sentiment plus profond m’agite, la perception d’une amitié possible ? Bah, il reste un moyen infaillible de couper court à mon hésitation : je me mets à le fixer sans ciller, les yeux plantés dans les siens comme un chien fixant un lambeau de chaire. Bien sûr, il mord à l’hameçon :
- Quoi ?
Levé de rideau. Fini. Mon corps ne répond plus à mes mouvements. La musique, dans ma tête, raisonne en entendant le Silence.

***

Le défaut de cette nouvelle est, selon moi, l'aspect brouillon. Soit on saisit du premier coup, soit on se perd dans le côté gore et malsain. Du coup, difficile d'avoir un avis tranché sur le texte : ni bon, ni mauvais, avec des maladresses stylistiques et des descriptions qui, au contraire, améliorent un peu le tire. En bref, la chose à retravailler au plus vite serait, je pense, la clarté.
Bien sûr, reste le petit côté précieux du texte, avec un vocabulaire qui danse la sarabande ; sur ce plan là, ma foi, on aime ou non mais, sauf exagération ou lourdeur, est-ce vraiment un défaut ?

Par Jillian - Publié dans : Ecrits - Nouvelles
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 7 juillet 2008
Sujet un peu moins sérieux pour continuer le blog : l'avancée des divers projets et lectures !

Commençons avec les projets écrits :

- Souffe-Mort : 50% du second chapitre ; travail encore en cours concernant la construction du scénario
- Projet principal : 70% ; premier jet terminé, réécriture des premiers chapitres en cours, avant relecture appronfondie.

Projet sur mon site :

- Refonte complète (design, corrections, approfondissement) en cours
- Envoi des interviews : celle pour Arthur Ténor terminée et envoyée ; en attente de traduction pour celles des artistes
- Rédaction des critiques et dossiers :
    * critique pour les Voyages Extraordinaires, d'Arthur Ténor.
   
* critique pour Brumes et Tempêtes, De Robin Hobb
    * 0% pour Tentation, de Stephenie Meyer.
    * 0% pour Narnia, chapitre II : Prince Caspian.

Lecture :

- Brumes et Tempêtes, de Robin Hobb
- La Compagnie Noire : 10% lus
- Hésitation, Stephenie Meyer : 50% lus
Par Jillian - Publié dans : Divers
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 8 juillet 2008
On enchaîne avec le chapitre I de Souffle-Mort, tout juste terminé. Pour le moment, une unique relecture, donc fautes et répétitions possibles, j'harmonise tout ça dans la soirée.

Chapitre I
Le baume de l’étreinte


Ephrem saisit une flûte près de son aimé, puis lui dédia un regard ; Auresha portait une robe aux fleurons ornés de filigranes, avec des ourlets au diapason de sa porteuse : galbé, le tissu épousait ses formes sans jamais en léser la vénusté, comme si l’artiste, en cousant le vêtement, avait cherché à magnifier le modèle. En embrassant ses courbes et ses formes, sa poitrine et ses jambes déliées, Ephrem sentit le désir se rallumer en lui, à ce point violent qu’il détourna des yeux sujets à l’émulation. Comme il regrettait ses anciennes facéties, à finasser toujours plus, avec un plaisir malsain, jusqu’à rompre l’harmonie de son couple. Pourquoi avait-il troublé cet amour pourtant promis à une longue pérennité ? Sa mémoire retournait chaque élément de leurs unions, de la plus anecdotique conversion à ces passions concupiscentes, quand il la couchait sur les draps pour goûter à ses chairs parfumées, savourer entre ses creux ces si intenses moments où plus rien ne perturbait leur plaisir. Un sourire dansa sur son visage mais il le chassa avec agacement. A quoi bon ranimer pareils songes ? De toute manière, ils n’auraient pu s’entendre longtemps, tant il se déchirait entre sa déférence à la couronne et ses devoirs conjugaux. Des années gâchées pour galvaniser leurs frêles cœurs.
- Tu ne bois pas ?
La litanie de sa voix l’arracha à ses pensées. Il nota d’un froncement de sourcils que l’alcool stagnait toujours dans son verre.
- Voudrais-tu me voir ivre, Auresha ? Sans doute jouirais-tu de ma faiblesse alors, tu pourrais t’adonner à tes frasques habituelles…
Il s’interrompit pour savourer son air offusqué, puis poursuivit en détachant les syllabes :
- Comment va ce cher Tyrion ? A t’amouracher de tel soudard, tu éclabousses ton honneur. Un soldat qui se traîne dans les fanges, réduit à quémander à tous les généraux une augmentation tant il est incapable de l’obtenir par les voies légitimes. Un lâche. Un misérable.
Les yeux d’Auresha évoquaient deux charbons ardents quand elle cracha, acerbe :
- Lui, au moins, différencie femme et putain. Je ne te fustigeais pas lors de tes soirées innombrables, où tu préférais à notre compagnie les mastroquets, les stupres et les immondices de la capitale ! Tu n’es pas le mieux placé pour me juger.
Avant qu’elle ait achevé sa diatribe, Ephrem l’attirait contre lui en un geste protecteur. Une seconde étonnée par sa réaction, elle voulut aussitôt se dégager mais les bras ceints autour de ses hanches maintinrent leurs étreintes. Son souffle contre son cou, le picotement dans son bas ventre, le hérissement de ses sens… Auresha sursauta au moment où il lui caressa la joue. Outre la colère, elle éprouvait un mépris écrasant envers son ancien amant, non contre son entêtement, mais contre la certitude qu’au fond leur histoire n’aurait dû terminer ainsi. Ressentait-elle encore quelque chose ?
Dans un brouillard abscons, Ephrem percevait les lourds effluves des sybarites, les exhalaisons produites par les boissons et, par-dessus tout cela, les fragrances dont Auresha se parfumait. Un mélange de roses broyées et de santal, senteurs paradoxales qui l’avaient séduit autrefois, lors de leur rencontre aux marges du palais. Ils n’excédaient guère les quinze ans à cette époque, et sa plus infime parole traduisait son inexpérience avec les femmes. Aujourd’hui, il se gargarisait de ses conquêtes variées et régulières, lui offrant chaque fois des expériences proches d’un concours de libido.
- Je t’aime toujours, tu sais, murmura-t-il à son oreille, si proche que leurs corps se frôlaient.
Son silence glaça le désir d’Ephrem, qui la relâcha sans mots dire. Ses yeux s’attardèrent encore un moment sur son visage, puis il se détourna vers le buffet.
- Je sais, Ephrem.
Ephrem préféra ne pas relever. S’il parlait maintenant, les derniers fondements de sa dignité s’écrouleraient sous l’assaut des larmes. Sans doute l’alcool émoussait-il ses résistances émotionnelles, car au moment de la quitter il se sentit aussi gauche qu’un puceau devant une ribaude. Cette métaphore soulagea un tantinet sa conscience ; en une telle situation le plus à plaindre n’était-il pas le chaste ?
- Accompagne-moi à l’extérieur, murmura-t-elle dans son dos, la voix proche de la rupture.
Certains nobles soucieux de ne pas les interrompre se délitèrent à leur passage. Leur réaction irrita plus que ne conforta l’assurance du jeune homme, toutefois il salua cette défection d’un hochement de tête. A force de s’adonner aux voltes politiques, il avait saisi l’importance de la flagornerie, véritable ferment des relations diplomatiques. S’il commettait l’erreur de heurter leurs sensibilités, il flancherait sous le poids des rancœurs, sans compter les manigances et autres complots retors. Non, mieux valait s’assurer en tout point leur soutien. Cela, au moins, il ne l’oublierait jamais.
L’horizon pourpre sous les rayons du soleil diaprait la capitale, tel un suaire jeté sur les esquifs de la cité ; en tout point, Siegord évoquait un joyau ôté de sa sertissure, avec les motifs convolutés de ses colonnes et ses mensurations exubérantes. Mais rien, parmi les pierres échelonnées jusqu’au lointain, n’égalait en prestance le palais. L’édifice avait tenu face à tant de meurtrissures, sièges, incendies, passage des siècles ou dégradation juvénile que les légendes filaient sa construction. Certains soupçonnaient la main d’une quelconque divinité, dont les talents auraient façonné ses pourtours avant de se pâmer ; d’autres contaient l’intervention de créatures insignes ou miséreuses. Au fond, nul ne connaissait son origine exacte, or cette singularité soulevait comme un seul homme les babillages et les rumeurs, parfois si grotesques qu’elles alimentaient les calembredaines !
Auresha sentit le regard d’Ephrem glisser vers sa poitrine, puis s’arrêter sur le contour de ses seins tendus sous le tissu. Malgré sa maîtrise, son rougissement indiquait son conflit intérieur, quand il s’échinait à recouvrer son calme au milieu d’une tempête d’envies, de frustrations et d'attentes contradictoires. Ephrem se hissa sur un tertre pour embrasser les terres ignées, les traits mélancoliques après leurs discussions. Malgré sa volonté, les réminiscences envahissaient sa conscience afin d’affleurer les remords, un sentiment bien dangereux quand on se prétendait général intouchable. Et quelle leçon subit-il !
Comme toute femme éduquée dans les mœurs inceriennes, Auresha substituait à ces émois un masque d’impassibilité. Car chez les arkhadiens, la maîtrise de soi évoquait la réussite sociale or, en cela, Ephrem démontrait bien sa différence. Lui ne parvenait à cacher son trouble, quand bien même disciplinait-il ses muscles…

- Tu ne me feras pas croire que tu n’éprouves plus rien, Aure.
Des nodules rocheux pigmentaient parfois le paysage, évoquant avec une certaine virtuosité des bubons sur la face pustuleuse d’un animal. Selon les poètes, s’en dégageait une atmosphère surannée, un onirisme surgissant d’entre les pierres pour dominer jusqu’aux soldats. Mais Ephrem n’avait pas le cœur au romantisme, ainsi ces étendues ne trouvèrent-elles guère d’échos en lui, sinon sous formes de plateaux brisés par les vents et le sable.
- Ce ne serait pas raisonnable, tu le sais comme moi, Ephrem. Pense à Emaëlle, pour une fois.
Ephrem balaya d’un geste son allusion :
- C’est justement à elle que je pense ! Te voir forniquer avec ce… ce corniaud l’épanouira, selon toi ? Elle mérite bien mieux. Tu mérites bien mieux.
- Ne me fais pas l’affront de penser à ma place, claqua Auresha avant de se rasséréner. Comment pourrai-je t’offrir mon pardon quand tes seules considérations se limitent à l’égocentrisme ? Ne fronce pas ainsi les sourcils, Ephrem ! Tu n’escomptes pas nous retrouver, tu veux nous reconquérir. Mais nous ne sommes pas des villages placés sous ton joug, nous ne sommes pas tes hommes bien disciplinés, prêts à sacrifier leurs vies sur un ordre. Cesse de penser en bon soldat pour te comporter en mari, et là peut-être écouterais-je tes suppliques.
Ephrem haussa les épaules :
- Ne sois pas ridicule, je ne cherche pas à vous conquérir. Je réfléchis rationnellement à nos problèmes, voilà tout. Personne n’ignore vos difficultés financières : ta famille croule sous les dettes et bientôt vous ne pourrez plus rembourser les créanciers. Cette situation étiole votre patrimoine, ton père songe déjà à marier Naïsha à un quelconque provincial, jeune anobli sans avenir. Quant à toi, avec un enfant en bas âge tu semble peu disposée à t’amouracher, alors redorer l’honneur familial !
Il interrompit son discours pour observer sa réaction mais, comme sa partenaire demeurait figée, il continua :
- Tyrion ne constitue pas un parti idéal, nous le savons comme ton père ; il n’accepte guère ses manières ni son inexpérience. Mauvais en maniement des armes, maladroit quand il monte un destrier, ces tares rongent peu à peu sa patience. Viendra le moment où il exigera son départ. L’accepter sous son toit lui coûte terriblement, non ?
Auresha n’émit aucune protestation en entendant le descriptif. Se perdre en justifications renforcerait Ephrem, elle le savait, aussi préférait-elle mimer l’outrage. Ce subterfuge sembla au moins désarçonner son compagnon, qui tendait déjà une main pour saisir la sienne. Elle s’esquiva en projetant son regard au loin, si haut vers le ciel diapré tel un manteau aux fourrures changeantes, puis arqua un sourcil :
- Ton assurance ne parviendra pas à ses fins, Ephrem. Je te connais depuis trop longtemps. Si tu espères me manipuler comme auparavant, tu te méprends sur ma détermination.
Ces paroles la rassérénèrent. Elle sentait son courage s’émoussait à chaque répartie prononcée. Comment nier sa situation ? Son père n’ouvrait pas son escarcelle à Tyrion, feignant respecter quelques anciennes coutumes ; mais son aversion ne trompait personne : il tolérait Tyrion car il savait apaiser sa fille, ni plus ni moins. Quand enfin la raison supplanterait son laxisme, il renverrait l’homme à ses batailles, sans pitié à son égard. Une bouffée d’angoisse remonta son échine : ainsi finissaient ses amours ?
- Tu ne comprends donc pas ? s’énerva soudain Ephrem. Je veux seulement t’ouvrir les yeux ! Cet homme jettera l’opprobre sur ta famille, est-ce ton souhait ?
Glacial fut le regard d’Auresha :
- Et toi, Ephrem ? Penses-tu incarner un bon parti, après avoir abandonné femme et enfant ? Ton seul nom insupporte mon père.
Une étincelle s’alluma dans ses yeux bleus mais Ephrem sut se contenir et rester diplomate :
- Je saurai le faire changer d’avis sur mon compte, si tu me laisses une chance.
Il ne prononçait pas une parole en l’air, Auresha le devinait à sa voix profonde, non, il lui jurait sa fidélité, offrait son cœur pour racheter son comportement. Le doute s’insinua en elle quand Ephrem passa une main dans ses cheveux. S’il tentait de l’embrasser, saurait-elle le repousser ?
Comme un frisson agitait son corps, elle souhaita entendre un cri, un appel, n’importe quel signe la contraignant à quitter Ephrem ; en pareilles circonstances la moindre aide pouvait désamorcer la situation sans humilier le général.
Et pour une fois, le destin prêta une oreille attentive à ses espoirs.
Pointant hors du sol telle une lame nacrée, l’Orion, comme le nommait les arkhadiens, lacéra ses chairs puis tendit ses mandibules vers son corps, prêt à l’emporter dans les profondeurs troglodytes. Le premier choc passé, Auresha embrassa sa chemise, rouge, puis la créature qui peuplait les contes. Ah, ainsi ses proches ne mentaient pas en mentionnant son existence ? Tapie telle une vermine dont on oubliait la présence, elle patientait vraiment sous les sables ? Auresha ne sut où elle trouva la force de sourire mais un rire grotesque lui noua bientôt la gorge. Et ses genoux ployèrent.

A peine s’effondrait-elle qu’Ephrem surgissait derrière elle ; son arme décrivit une courbe ascendante qui fracassa le crâne du scorpion. Un liquide saumâtre en jaillit par à-coups, mêlé aux acides lacrymales, à la sanie et à d’autres fluides corporaux, dont les projections éclaboussèrent jusqu’aux arbres. Mais Auresha ne s’en rendit pas compte, de violents tremblements agitaient son corps, la sueur perlait maintenant, et son cœur, son cœur auparavant galvanisé par l’effroi, semblait erratique… Elle sentit à peine l’étreinte d’Ephrem, quand l’homme la ramena contre lui en une geste protecteur, mais elle vit luire la lame puis perçut son chuintement au moment de déchirer la chair. Si elle ne sombrait dans un semi inconscience, sans doute aurait-elle hurlé sous les assauts de la torture alors que son amant purgeait la plaie pour en extraire le venin. Pourtant aucun son ne filtra la barrière de ses dents ; Auresha demeura immobile dans les bras du général, à fixer un point dans le ciel sans s’adonner aux larmes. Déjà ses yeux se perdaient dans le vide, comme s’ils prospectaient à travers le brouillard en quête de lumière, quelque part, loin de cette sphère humaine. Peu à peu ses forces l’abandonnaient à une errance abhorrante. Le poison avait commis son office dés sa pénétration et, malgré les soins, il s’attachait à rompre les filaments de son existence.
- Allez, reste éveillée, murmura Ephrem à son oreille. Tu ne veux quand même pas mourir deux fois, si ?
Les images lui parvenaient par soubresauts ; Auresha ne cessait de perdre connaissance et sa vision accusait un retard chaque fois renouvelé. Ephrem qui la soulevait dans ses bras puis la menait au camp, hêlant à s’en rompre les cordes vocales les mires. Aegon, son père, le rejoignant à grandes enjambées, sourcils froncés, puis l’effroi se peignant sur ses traits comme Ephrem lui parlait. De rapides injonctions, des embrocations qui changent de mains… Une gifle pour l’arracher à sa torpeur…
Un minute après son piteux retour, on l’avait étendu sur une natte de paille loin du lazaret, car on craignait que le sang infesté, rendu volatile avec le temps, ne contaminent les blessés. Là, on lui ôta ses vêtements sans prêter attention à sa pudeur et on versa sur chaque entaille un élixir. La souffrance courba son corps dès la première application, et elle aurait repoussé les médecins si ses forces ne se dérobaient pas ; quand un apothicaire recommanda de l’endormir, Aegon lui dédia son regard le plus glaçant, lui suggérant à mots choisis où il pouvait proférer ses conseils, puis il enjoignit ses compères à poursuivre.
Sur son visage tordu par la douleur, les larmes se mêlèrent au sang. Vint le moment où, à bout de forces, elle supplia les mires de cesser cette orgie et couper court à son tourment, mais pour seule réponse elle obtint leur indifférence ; pourtant le supplice la confrontait à une douleur si atroce, à un malaise si intense qu’elle pria pour sombrer dans l’inconscience. La mort évoquait alors une libération. Comme s’il devinait ses pensées, Ephrem s’agenouilla et prit sa main dans la sienne. Il n’accompagna ce geste d’aucune explication, aucun regard, mais Auresha se sentit soudain moins oppressée par le mal et ses sanglots se tarirent quelque peu.

Elle mourrut durant la nuit.

***

Auto-critique : comme je viens de le terminer, pas beaucoup de recul. Toutefois certaines tournures de phrases me chiffonnent, et l'attaque n'est-elle pas trop rapide ? De même n'est-il pas nécessaire de revenir un peu sur les personnages, ou comprend-on l'essentiel ? J'attends vos avis sur ces points, et sur d'autres !
Par Jillian - Publié dans : Ecrits - Souffle Mort
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Mardi 8 juillet 2008
Pour accompagner le chapitre un, voici un bonus la carte du continent. Du moins, ces prémices ! Il manque encore les principaux villes, fleuves, mers, relief et autres indications que je rajouterais dans les jours à venir. Les noms sont également provisoires : certains sonnent décidément bien mal, et je tâcherai de modifier ça !

Vous ne verrez peut-être pas les noms en détails, mais ça vous donnera toujours une idée générale du continent (sachant que l'action se passe en Arkhadie)


Par Jillian - Publié dans : Ecrits - Souffle Mort
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Mercredi 16 juillet 2008
Mes excuses pour le manque de mises à jour, je n'oublie pas pour autant le blog. Seulement je retravaille les chapitres précédants en tenant compte des remarques, tout en terminant les suivants.

Si je résume, pour le moment j'ai terminé à 80% les deux suivants, où on retrouvera Ephrem, puis Ethan. Ils seront postés avant la fin de la semaine, et j'espère recueillir vos avis !

Je profite de ce message peu constructif pour signaler mon absence : je ne serai pas là à partir du 26 juillet, jusqu'à la mi-août, donc aucune mise à jour entre temps. Toutefois j'amènerai dans les montagnes perdues mon ordinateur (seule trace de modernité en état de fonctionner, si j'en crois les rumeurs) et pourrai continuer Souffle-Mort ;-).
Par Jillian - Publié dans : Divers
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Samedi 9 août 2008
De retour dans le monde technologique, après deux semaines à errer dans les montagnes ! Et pour fêter tout ça, quelques nouvelles !

En attendant les chapitres suivants, qui ne devraient pas trop tarder, j’effectue une seconde relecture pour éliminer les plus grosses fautes, voici quelques indications sur les personnages. Tout à fait annexe, car ça ne sert pas tellement le récit, mais ça permettra peut-être de mieux les cerner. Je m’arrête pour le moment aux personnages principaux déjà rencontrés (j’éditerai au fur et à mesure) ;) :

 

Ethan :

 
Âge : 37 ans

Physique : Ethan surplombe ses comparses depuis son mètre 86, avec un visage marqué par les privations, les confrontations et autres joyeuseries. Malgré tout, son magnétisme attire comme un aimant le fer la gente féminine, qui voit en lui un homme fait, attractif et séduisant. Son côté sombre voire aigri ne semble pas rebuter les dames, or il aura beau le nier, il ne s’en plaint pas !

Néanmoins il ne verse pas dans l’idolâtrie stupide : la cicatrice qui lui barre un sourcil, quoique discrète, se démarque sur sa peau pâle. Sa musculature plus adaptée aux longues marches qu’aux épreuves physiques ne le satisfait guère mais il compense avec une agilité naturelle et un goût prononcé pour la ruse. Pourquoi perdre la vie dans un combat si l’intelligence l’emporte ?

Dégoulinant par-dessus son front, ses cheveux immaculés auréolent un regard glacé, bleu à en croire les rumeurs, et un sourire hermétique aux plaisanteries, peu enclin à éclairer son visage mais prompt à déclencher les esclandres si on interrompt ses rêveries. Pour parachever ce tableau, Ethan se vête selon une mode à demi-oubliée, préférant aux sayons les chemises en lin, raccourcies au poignet pour faciliter les mouvements mais conservant tous les attraits seyant à la noblesse. Un tel tissu, dans un endroit pareil, suffit à colporter les rumeurs : Ethan cultive le mystère comme on pourrait cultiver la sagesse et aucun homme, pas même Aneth, ne parvient à le percer.

 

Aneth :

 
Âge :
15 ans

Physique : Aneth poursuit chaque jour une ombre, un frémissement, une pensée ; il voue une fascination quasi obsessionnelle à Ethan, son tuteur et protecteur. Mais contrairement à l’homme, la nature lui refuse ses grâces. Comme il aimerait grandir, oublier son menton imberbe et sa peau lisse ! Car son visage encore juvénile le taraude : couard, renfermé sur lui-même, faible comme une vache égrotante, le garçon oublie ces maladresses en se complaisant dans l’histoire. Il savoure les anciens récits et s’imagine guerroyant aux côtés des chevaliers, une épée prête à pourfendre ses adversaires dans la main, ses yeux en amandes fixés sur l’horizon en n’attendant qu’un ordre pour rejoindre la bataille. Fantasmagorie adolescente ou simple aspiration, ces espoirs ne modèlent pourtant pas sa musculature : comme Ethan, son corps possède une force peu adaptée aux combats.

Plutôt grand pour son âge, Aneth se montre langoureux avec les dames et joue sur sa chevelure blonde et ses yeux bleus pour tourner les cœurs. Son sourire aussi, quand il daigne montrer sa dentition, soulève exclamations surprises et soupir adolescent : si un bleu marbre parfois sa peau pâle, signe qu’Ethan atteint son seuil de tolérance, Aneth reste élégant jusque dans l’inconscience. Depuis peu, il s’échine à laisser pousser ses cheveux pour gagner en maturité, murmure-t-on, or les boucles qui les parsèment constituent un rappel constant de sa jeunesse.

Par Jillian
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 12 août 2008
Eh oui, je tarde à poster la suite donc je me "rattrape" (ou je m'enfonce selon les sensibilités) avec cette courte nouvelle ! Il s'agissait d'un petit texte pour un challenge, sur un forum, où nous devions rédiger un récit sur le thème :

Sur votre lieu de vacances, des voix emplissent une grotte à la nuit tombée, vous décidez d’éclaircir le mystère.

J'ai l'impression d'être un peu parti en freestyle et la chute ne me satisfait guère *pas étonnant, murmure une voix indistincte* mais essayons tout de même ! Premier jet pour le moment, fautes et répétitions possibles, le temps que je finalise l'ensemble.

*****

 

Je portai l’épée au côté.

En me positionnant face aux vagues, je songeai aux vies volées, aux existences détruites sous mes ordres, celles qui ne verraient plus le soleil se lever, celles qui ne sentiraient plus l’air gorger leurs poumons ni ne sentiraient la caresse du vent. Leurs visages revenaient me hanter quand mon esprit cédait à la folie. Et chaque réminiscence s’effectuait selon un schéma identique : d’abord leurs visages si cruellement ravagés avec ces chairs sanieuses et ces moignons purulents, puis leurs corps. Alors mon épée se levait comme pour célébrer sa sombre victoire.

Cette lame frémissait dès la nuit tombée, rougeoyant dans ma main et nimbant mes doigts d’une touche purpurine semblable au sang. Le fourreau suscitait l’admiration bien avant mon bannissement puis ma malédiction et souvent je m’arrêtais pour conter sa légende ; La Lame Sacrée, Le Fléau Amarante, tous ces noms soulevaient effroi et respect pourtant on n’en persistait pas moins, par toutes les contrées, à célébrer sa légende au coin du feu, collés les uns aux autres pour dompter le froid qui sévissait sous le pôle Darshan. Leur obédience m’importait guère aujourd’hui ; tout juste évoquait-elle l’irrémédiable chute vers l’oubli puis l’inhumation. Quelques inflexions suffisaient à me rengorger à cette faste période où n’importe quel homme vêtait une cape hardie et partait à la guerre, accomplissant des haut-faits pour remplir son escarcelle puis s’isolant loin de cette sphère sanguinolente. Mais je n’étais pas parvenu à les imiter, non, mon instinct se tendait à l’évocation des conflagrations, du sang et de la violence, mes oreilles résonnaient au son des trompes et même mes yeux viraient dans leurs orbites toujours en éveils. Toutes mes fibres attendaient la guerre ! Au fond à peine évoquais-je un abstème guignant sa dose. Cette dépendance m’avait tué.

Tiens, le soleil entamait son basculement dans l’horizon. Je vis ses rayons s’échouer sur les lames tel un voile aux reflets argentins. Les poètes étayaient souvent cette beauté qui se fracassait depuis la falaise puis sombrait parmi les gorgones, mais pour ma part je ne discernai rien sinon des écueils giflés par le vent. Une écume blanchâtre prompte à engorger les grottes, encline à noyer comme à se rétracter, n’hésitant jamais à ourdir un complot contre les visiteurs mais rendue misérable face aux roches. Si mes yeux suivaient ses méandres à travers le sable, ils les comparaient aux sillons creusés par une flamberge quand elle arrache des étincelles aux murs. De belles giclures bien fraîches.

Je portai l’épée au côté.

Je repensai à l’année où tout a commencé, où les évènements se fondirent, se mêlèrent et s’enlacèrent pour ne plus jamais me lâcher. Ces souvenirs s’imposaient à mon esprit comme une chorégraphie insolente. Ils biaisaient ma vue telle une misaine aux contours volubiles, oscillant à chaque instant, s’adaptant à toutes les situations pour délivrer leurs informations, et je ne parvenais à les éviter, moi, Nephesh [1] , l’Ange Déchu.

La façon dont la mort m’emporta avait quelque chose de mystique à en juger les textes qui contaient cette disparition, cependant la manière importait peu tant que le résultat payait : en ce jour maudit, alors que le ciel s’ensanglantait par-dessus nos montagnes, je rejoignis la marée des morts. L’hémorragie qui déchira mon existence engloutit tout espoir et je me noyais dans l’inconscience. Pourtant si un Dieu m’offrait sur un plateau l’absolution j’étais persuadé de ne rien changer à cette fin. Qui refuserait l’immortalité ? Qui souhaiterait une autre existence quand la puissance, la force, la prépotence, ce sentiment si exaltant qu’il surclassait les autres, se lovaient entre vos doigts ? Je représentai une suite logique dans la fresque universelle, le plomb qui soudait les céramiques entre eux, la touche amarante assombrissant l’ensemble, cette étincelle dont personne ne sous-estimait l’importance et dont, pourtant, tous craignaient la présence.

Je ne prenais pas une part active dans les évènements humains et à peine m’accordai-je un sourire quand un homme commettait l’erreur d’expirer son dernier souffle ; toutefois mes prédécesseurs absorbaient leur substance comme on aspire un liquide nécessaire à la vie.

Les vivants incarnaient des sources. Nous étions des êtres assoiffés.

Mais je m’étais repu à foison et aujourd’hui la moindre exécution ajoutait à ma douleur. Pourquoi un être de mon acabit, souverain parmi les morts, Lame d’absolution chez les vivants, ployait sous cette pression toujours plus lourde ? Une fatigue intense, lancinante, épuisante en somme, et pourtant je pliais l’échine devant cette courbature éhontée. Mon organisme puisait dans ses ultimes ressources pour continuer son office, or chaque heure passée me rappelait combien la souffrance me taraudait. A la nuit tombée je craignais ouvrir ma main et voir le sang sourdre de cette blessure irrationnelle.

Je me penchai depuis la falaise mais ne discernai pas cette saillie rocheuse sur laquelle je comptais atterrir pour observer les alentours. Ici, sur ces rivages inondées par des pluies torrentielles où la boue creusait des sillons jusque dans les étables et effritait le ciment qui soutenait leurs demeures, les voix se déchaînaient tel un maelstrom fracassant mon esprit, elles me harcelaient à tout instant, pourchassant mes rêves et hantant mes pas.

Si un homme venait à croiser ma route il ne percevrait bien sûr pas cette douleur si atroce ; une sueur froide ruissèlerait peut-être le long de son échine, signe qu’un pressentiment enserrait ses entrailles et les laissait livides, mais les humains n’entendaient rien à l’Autre Monde. Ils suggéraient des entités aveugles. Ephémères. Pour tuer le temps ils parlaient et plaisantaient, évoquaient une époque où leur puissance s’étendait au-delà des mers, ils riaient en brayant à tout rompre leurs chansons paillardes. Quel mal à se griser jusqu’à l’aube ?

Avec un soupir à peine audible, je quittai mon perchoir et dégainai Chanteame. Depuis le village en contrebas me parvenaient éructations et gausseries. Le pommeau blottie dans ma paume commença à s’agiter fébrilement ; lui aussi la sentit, cette fragrance mortuaire.

Un groupe hétéroclite finit par se détacher : deux hommes enveloppés dans leurs caftans pour contrer le froid, une femme à l’aspect malingre et un garçon, seul, le capulet de sa cape rabattu sur son visage. Il n’existe pas d’échelle de Richter des souffrances.

Même un gamin peut succomber.

Un rideau de pluie continuait à s’abattre sur la colline ainsi les hommes trébuchaient-ils souvent, face contre terre et nez dans la boue. Je tombai avec aisance à leurs côtés même si, pour eux, seul un brusque souffle ébouriffa leurs cheveux.

- Sam, attends moi !

Le garçon s’essoufflait vite. Les étoiles tournaient dans ses yeux. Un froid glacial investit son corps.

- Sam… punaise mais attends ! Je… je me sens pas bien. Pas des vacances, ça… C’était une mauvaise idée…

Les autres ne perçurent pas ses gémissements ni ses appels à l’aide ; avinés comme ils étaient, ils continuèrent leur marche en se soutenant les uns les autres.

 

*

 

Pourquoi les ai-je suivis par ici ?

La nuit semble refermer ses griffes sur moi pourtant je poursuis mon chemin sans savoir où me mènent mes pas ni vers quelle route je me dirige. Je n’ose imaginer la réaction de mon père en apprenant ce retard ! Ce crétin s’attachera à me punir, voilà une chose certaine, mais pour une fois je pense le mériter. Voilà à quoi ça nous mène d’emprunter des raccourcis ; quand j’attraperai l’abrutis qui m’a indiqué ce chemin il en prendra pour son grade, j’en fais la promesse !

Fichues algues. Elles sont partout, à droite comme à gauche, en face, derrière moi. Si je laissais divaguer mon imagination je les soupçonnerai de me tendre un piège. Mais cela ne se peut bien sûr : ce ne sont que des plantes quelque peu agressives, rien de plus. Histoire de n’en assurer, j’en attrape une par la base et tire de toutes mes forces dessus ; elle résiste une fraction de seconde avant de céder sous mon poids, m’entraînant avec elle au sol. Un gémissement me monte à la gorge quand un galet cingle ma jambe d’une éraflure. Encore une minute et je finirai réduit en poussières !

Une fraîcheur glacée m’étreint peu à peu, jusqu’à engourdir mes membres et affaiblir mes défenses. Pourquoi Sam m’a-t-elle laissé ? Cloth s’énervera en la voyant rentrer sans moi ! Tu parles de vacances !

Le vent, dans mes cheveux, se perd en murmures d’avertissements. J’ai peur soudain. Je crois qu’on me suit. Je sens des yeux posés sur moi. Comme… comme si une chose mimait mes gestes pour mieux m’approcher. Je n’ai rien fait… rien fait… l’auberge était jolie, je voulais les imiter… Mais je n’ai rien fait, non, non.

Je me love à même le sable, recroquevillé. Il faut se faire tout petit, tout petit. Autour de moi les fibres s’agitent et serpentent. Comment le pourraient-elles ? Il faut que je ferme les yeux et que je fasse taire mon imagination. Sam va revenir me trouver. Il reviendra et me ramènera à la maison. Je suis si fatigué… si fatigué…

Des embryons de sensations surgissent parfois en moi. Epuisé… je n’ai rien fait pourtant…

La fraîcheur d’une main contre mon aine. L’effleurement de ses cheveux sur ma peau. La perception de son regard, ce si terrible regard, posé sur mes épaules. Et la douleur de ses ongles marbrant mon cou. Je m’affaisse contre lui avec un sanglot.  J’aurai voulu le supplier de m’épargner, le convaincre d’abandonner sa proie. Lui hurler que je ne mérite pas ce sort funeste. Mais je ne fis rien de tout ça et, quand ses bras resserrèrent leurs étreintes, je ne fus même plus capable de pleurer.

 

 

*

 

Je plongeai ma lame à travers son torse et l’éventrai lentement, en suivant avec application la crête sous-ombilicale transmise par l’adolescence, tranchant la chair et les os, continuant la curée jusqu’à atteindre le cœur puis retirai l’épée avec un craquement sinistre.

 

Certe ignoratio futurorum malorum utilius est quam scientia

Hic immortalia ne speres

A solis ortu usque ad occasum.

Nascentes morimur, finisque ab origine pendet.

Tempus fugit velut umbra.

Etiam periere ruinae.

Antiquior mors turpitudine

Macte nova virtute, puer ; sic itur ad astra.

Eheu semper ruit Oceano nox. [2]

 

 Aussitôt le corps sans vie s’écroula au sol. Et aussitôt aussi, un étrange chant s’éleva dans la plaine. Mon visage pivota vers une excavation enchâssée dans la falaise.

Ce phénomène ne m’était pas tout à fait inconnu ; depuis toujours se murmuraient des fantasmagories soutenant l’existence d’une telle grotte. Une connexion entre le monde, les cieux et cet interstice improbable où nous autres, les Anges de la Mort, errions sans fin. Pourtant je ne pensais pas en découvrir l’accès avant ma disparition tant mes congénères avaient usé leur force vitale pour la trouver, ils avaient remué ciel et terre, navigué sur tous les océans, investi chaque parcelle cultivable ou abandonnée pour enfin mourir. Couper les fils me reliant à l’existence était à portée.

Je pénétrai avec circonspection dans la grotte, mon épée toujours tenue sur mon côté prête à pourfendre les hommes assez fous pour se trahir.

L’intérieur ne ressemblait à aucune chose concrète et ne correspondait guère à un antre naturel. Ni parois lisses, ni flaques buvant l’eau marine, ni même le clapotement de l’eau s’écrasant contre la surface glacée, rien ne résonnait ici, rien ne semblait survivre ou vivre. Du moins ainsi le verrait un humain dépourvu de dons ! Sous mes yeux attentifs à la moindre irrégularité se dessinèrent des contours peu à peu matériels, comme s’ils prenaient appui sur notre monde et affirmaient leur prise.

Une orgie exempte de toute impureté.

Improbable union dont j’admirai le résultat depuis mon promontoire, le regard baissé sur les convives qui glissaient sur le sol sans jamais s’interrompre, emportés dans une danse aussi belle qu’effrayante. Leurs valses semblaient emplir l’espace tant ces courbures, étirements, sourires lascifs ou envieux, cette gaité perceptible dans leurs regards concentraient mon attention. Et partout les tables se gondolaient sous les venaisons, partout les âmes s’enserraient puis s’exerçaient devant leurs semblables, partout ces parfums suaves fleuraient n’importe quelle narine à portée. Jamais une telle décadence ne m’aurait effleuré l’esprit.

Même si je ne parvenais à en détacher mes yeux, mes autres sens percevaient ces émanations subtiles, viande mêlée aux alcools forts, et devinaient vers quelle fin se dirigeaient ces festivités. Bientôt les hôtes quitteraient leur masque pour se réduire à des créatures des plus communes. Ils onduleraient jusqu’aux buffets, attraperaient ces coupes où ondoyaient leurs nectars puis se retireraient dans les chambres réservées aux actes de la chair. Ainsi imaginai-je leurs occupations. Comment saisir la différence quand toute ma vie j’avais assisté à pareille dépravation ? Par tout le royaume on persistait à encourager les stupres et la richesse, vitrine du souverain soumise à l’appréciation de chaque monarque, or pourquoi résister à ces délices ? Nier nos pulsions pour tourner les talons ?

A refuser la géhenne ces âmes s’étaient enfermées dans une illusion, une éternelle répétition de leurs envies. Un monde où chaque rêve pouvait s’implanter. L’effroi me figea tant ce blasphème était osé.

Plus j’observais ces mortes-sœurs, plus je sentais un malaise s’immiscer en moi ; dans leurs yeux resplendissaient l’époque où elles parcouraient le monde pour découvrir ses richesses, peut-être aspiraient-elles à une existence meilleure, à s’enticher d’un homme puis fonder une famille. Je revoyais ma lame déchirer cet espoir. Je n’avais épargné aucun d’eux. Même quand ils avaient supplié. Même quand ils avaient pleuré.

Les émotions qui m’étreignaient me saisirent soudain, la peur, l’excitation, la jalousie cédaient la place à une sensation plus forte : la colère. Depuis toujours on m’enseignait la prépondérance du meurtre sur le faste et la nécessité de préserver ses considérations pour mieux servir notre cause, à savoir mener les âmes vers une destination séraphique, or voir comment se débauchaient les spectres excitait mon courroux. Pourquoi devais-je endurer toutes ces souffrances si une fois mort les esprits se vouaient à une déviation perpétuelle ? A quel point les frasques perturbaient-elle le monde ? Ne pervertissaient-elles pas les ectoplasmes et autres revenants ?

La musique fit taire mes réflexions et une image s’imposa à moi. Je vis le soleil sombrer, je vis ses rayons embraser nos terres tandis qu’en Eden tombaient les premiers pétales. Sur cette mer déployée telle une nappe adamantine se poseraient ces résidus et, impressionnés malgré eux, nos esprits accompagneraient leur chute. La mélodie m’enveloppa comme un manteau de fourrure. Et le monde se brisa.

D’abord je ne sentis rien, un picotement contre mon cou, un frisson qui remonte mon échine, un engourdissement à mes extrémités, puis je perçus un son et pivotai vers son origine, du moins le croyais-je. Là où végétaient ces fantômes s’ouvrait un vaste puits dont on ne percevait ni le fond ni la source, qui me souriait telle une bouche avide ; j’aurais crié, j’aurais supplié pour quitter cette sphère d’horreur et d’angoisse mais un instinct dévoyait mon courage. Cette gueule m’engloutit avec un gloussement sinistre et j’abandonnai mon corps aux convulsions.

Je m’imaginai surplombant une falaise sculptée dans une roche sélène, contemplant depuis ce promontoire un océan dont les vagues se brisaient en cadence, j’entrevis un univers de souvenirs et regrets, une mer qui léchait mes pieds comme en supplication, un fleuve immense et effrayant, une rue modulée avec talent. Je vis tout cela et voulu quitter ce refuge pour nager à travers le courant. Cette danse sans cesse reprise ne pouvait blesser ni tuer, non, non, mes frères avaient cherché à m’enfermer dans la déraison et l’obscurantisme, m’inciter à croupir dans la médiocrité pour affirmer leur supériorité.

Paupières closes, on respire, voilà, la suite maintenant, on expire, si simple quand on y prête attention ! Mécanisme de la vie, roulement des flots, tout se lie ou bien ?

Leurs pensées convergeaient vers moi. Je me souvins. Leurs visages me hantaient depuis toujours pourtant je repoussai la vérité avec ferveur, incapable d’admettre mes propres faiblesses ; ces âmes n’étaient pas inconnues, elles ne le pouvaient. J’étais leur assassin. Elles mes victimes. Et cette grotte ? Mon antre ? Une prison enfermant mes démons intérieurs ?

- Ange Nephesh, porteur de Chanteame, vous m’inviterez bien à danser ?

Mes mains se refermèrent sur les siennes et nos corps, auparavant si froids, si distants, se rapprochèrent pour s’unir. Une communion parfaite entre nos gestes, lestes, assurés, nos pas, légers tel un souffle à peine perceptible, et cette musique dont les notes virevoltaient entre nous. J’avais empoigné sa taille et laissé mes doigts courir contre son échine, caressant sa peau au mieux tandis que son sourire s’épanouissait. Nos observateurs commencèrent à applaudir quand, soudain épris, je soulevai ma compagne puis la portai au dessus de moi. Son corps, offert au vide, ondulait telle une nuée d’ombres et de lumière. Ses cheveux blonds. Sa robe noire. Et ses yeux, par-dessus son petit nez espiègle, qui riait face à mon adresse.

Je pourrai décrire l’harmonie qui s’enracinait dans la salle, invoquer la musique pour expliquer le bien-être qui m’envahit soudain, vous dire comment je souhaitais dompter ma proie, feignant l’extase alors que je m’apprêtais à l’achever, mais de tels mensonges refluaient en moi.

Et nous rîmes avec le bal, nous rîmes de cette incongrue rencontre, nous rîmes jusqu’à achever les plus complexes figures, pendant même, et je ne luttai pas tant mes sentiments dansaient la sarabande.

Notre entourage affichait sa jalousie sans se départir de ces sourires, dira-t-on pour excuser ces menaces qui confinaient à l’insulte ; harpes, orgue, violons et pipeaux, toutes ces sonorités semblaient se plier à notre volonté. Laquelle considérait chaque dissonance comme un défi à relever, un écho à notre humeur festive et frivole. D’habitude si maladroit durant la danse, souvent guidé par mes partenaires, je me découvrais une aptitude innée, semblait-il, ou était-ce l’atmosphère qui biaisait mon objectivité ? Pendant quelques secondes, j’admirai l’élégance de ma compagne, la façon dont elle raffermissait sa prise puis enchaînait les passes, pareille à une fumerolle chatouillée par le courant. Une lumière à nul autre pareil. Un mirage esquissé au loin, insaisissable, chimérique, merveilleux. J’admirai les courbes de sa poitrine et de ses hanches. Je sentais mon désir montait avec le tempo. Et pourtant je ne tentai rien pendant cette union, comme si la beauté de l’instant surclassait toute présomption de ma part. Quand la musique s’interrompit sur une note éthérée, j’admirai l’aisance avec laquelle elle rompit notre étreinte pour me mener au buffet.

- Temere me tangis et angis [3]?

Ma partenaire feignit la surprise en entant cette langue utilisée pour extorquer la vérité aux errants, quand leurs bouches refusaient d’avouer l’inavouable, puis elle se pencha à mon oreille et je sentis ses doigts glisser dans ma chevelure :

- Nous avons choisi cette voie, tu le pourrais aussi, Nephesh.

- Chanteame m’inflige une douleur que je ne peux refuser. Je te connais, n’est-ce pas ?

A la façon dont elle renversa la tête en arrière et rit, je devinai que la folie rongeait son être :

- Oh oui, nous nous connaissons si bien !

Elle se remit à glousser, un petit rire cristallin qui vous tordait les tripes puis les laissait exsangues :

- Quand nous nous sommes rencontrés j’arpentai un sentier de montagne pour regagner ma demeure. Je ne te percevais pas à l’époque, bien sûr, tout juste un frémissement, un souffle, une ombre tapie dans les ténèbres, attendant son heure pour ravir sa victime.

Son regard s’étrécit comme pour me transpercer puis son sourire s’élargit jusqu’à retrousser ses lèvres :

- Mon corps devait mourir ce jour là, n’est-ce pas ? Tu as effectué ton office en me transperçant de part en part. Mais je ne voulais pas périr ainsi. Chaque Ange possède ses démons intérieurs, Nephesh, nous sommes les tiens. Nous pourrions te pardonner : nos souffrances reposaient en toi mais nos esprits, libérés de leurs chaînes, s’adonnaient à la danse, aux chants et aux rencontres. Même ta dernière victime se complait ici.

Elle ponctua cette annonce en désignant d’un geste évocateur, mais inutile, un gamin prostré dans un coin. Les mèches dégoulinaient par-dessus son front mais je reconnus sans peine ces traits pycniques, cette attitude à la fois désespérée et pleine d’espoir. Le garçon tenait à la main un pilon juteux et une boisson aux reflets ambrés. Un sourire éclairait son visage. Sans doute aurai-je succombé au charme si son pourpoint n’avait été maculé par le sang.

- Je vous ai tués et pourtant vous côtoyez encore notre monde. Vous ne devriez pas.

Comme je continuai à observer le jeune garçon, ma partenaire posa deux doigts sur mon menton et m’obligea à détourner les yeux. Je devinai sous cet enthousiasme feint une volonté macabre ; souhaitait-elle ma mort ?

- Embrassez-moi, Ange Déchu Nephesh, Porteur de Chanteame. Embrassez votre passé pour couler dans l’acier votre avenir. Scellez notre union et abandonnez votre triste destinée. Une autre vie vous attend dans cette grotte. Ce garçon en vacances ne souhaitait pas périr, mais vous, souhaitez-vous continuer ce funeste travail ?

Et soudain tout m’apparut clair.

- Vous êtes une ensorceleuse, vous mentez. Vous n’êtes pas morte sur un sentier de berger. Vous étiez condamnée à la potence pour usage d’outils blasphématoires. Une faiseuse d’Anges, une avorteuse.

- L’Ange Déchu pourrait accepter une Faiseuse d’Anges, Nephesh. Que désirez-vous ?

Le spectre me décocha un sourire à fendre l’âme puis déposa un baiser sur ma joue. Instantanément, le temps sembla s’arrêter : nous demeurions face à face, les visages si proches qu’ils semblaient se fondre, elle les yeux écarquillés et moi la tête orientée vers sa poitrine où je voyais poindre les aréoles. Pendant un court instant elle ne comprit pas ma réaction puis son regard se baissa et un sourire effleura ses lèvres ; avec une douceur qui cette fois ne tenait pas à la manipulation, nos lèvres se rencontrèrent. Ce contact bouta en moi le désir et aussitôt Chanteame interrompit son chant.



[1] Nephesh est le mot hébraïque pour âme.

[2] Il est sûr qu'il vaut mieux ignorer les maux à venir que les connaître.

N'espère pas l'immortalité.

Du lever au coucher j’accomplis mon devoir

Chaque instant de la vie est un pas vers la mort

Le temps s’enfuit comme l’ombre

Mieux vaut le repos que la turpitude

Déploie ton jeune courage, enfant ; c'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres.

Hélas la nuit s’élance toujours dans l’Océan

 

[3] Ne te rends-tu pas compte que tu me serres et m'étrangles ?

Par Jillian - Publié dans : Ecrits - Nouvelles
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus