Eh oui, je tarde à poster la suite donc je me "rattrape" (ou je m'enfonce selon les sensibilités) avec cette courte nouvelle ! Il s'agissait d'un petit texte pour un challenge, sur un forum, où
nous devions rédiger un récit sur le thème :
Sur votre lieu de vacances, des voix emplissent une grotte à la nuit tombée, vous décidez d’éclaircir le mystère.
J'ai l'impression d'être un peu parti en freestyle et la chute ne me satisfait guère *pas étonnant, murmure une voix indistincte* mais essayons tout de même ! Premier jet pour le moment,
fautes et répétitions possibles, le temps que je finalise l'ensemble.
*****
Je portai l’épée au côté.
En me positionnant face aux vagues, je songeai aux vies volées, aux existences détruites sous mes ordres, celles qui ne verraient plus le
soleil se lever, celles qui ne sentiraient plus l’air gorger leurs poumons ni ne sentiraient la caresse du vent. Leurs visages revenaient me hanter quand mon esprit cédait à la folie. Et chaque
réminiscence s’effectuait selon un schéma identique : d’abord leurs visages si cruellement ravagés avec ces chairs sanieuses et ces moignons purulents, puis leurs corps. Alors mon épée se
levait comme pour célébrer sa sombre victoire.
Cette lame frémissait dès la nuit tombée, rougeoyant dans ma main et nimbant mes doigts d’une touche purpurine semblable au sang. Le
fourreau suscitait l’admiration bien avant mon bannissement puis ma malédiction et souvent je m’arrêtais pour conter sa légende ; La Lame Sacrée, Le Fléau Amarante, tous ces noms soulevaient
effroi et respect pourtant on n’en persistait pas moins, par toutes les contrées, à célébrer sa légende au coin du feu, collés les uns aux autres pour dompter le froid qui sévissait sous le pôle
Darshan. Leur obédience m’importait guère aujourd’hui ; tout juste évoquait-elle l’irrémédiable chute vers l’oubli puis l’inhumation. Quelques inflexions suffisaient à me rengorger à cette
faste période où n’importe quel homme vêtait une cape hardie et partait à la guerre, accomplissant des haut-faits pour remplir son escarcelle puis s’isolant loin de cette sphère sanguinolente.
Mais je n’étais pas parvenu à les imiter, non, mon instinct se tendait à l’évocation des conflagrations, du sang et de la violence, mes oreilles résonnaient au son des trompes et même mes yeux
viraient dans leurs orbites toujours en éveils. Toutes mes fibres attendaient la guerre ! Au fond à peine évoquais-je un abstème guignant sa dose. Cette dépendance m’avait tué.
Tiens, le soleil entamait son basculement dans l’horizon. Je vis ses rayons s’échouer sur les lames tel un voile aux reflets argentins. Les
poètes étayaient souvent cette beauté qui se fracassait depuis la falaise puis sombrait parmi les gorgones, mais pour ma part je ne discernai rien sinon des écueils giflés par le vent. Une écume
blanchâtre prompte à engorger les grottes, encline à noyer comme à se rétracter, n’hésitant jamais à ourdir un complot contre les visiteurs mais rendue misérable face aux roches. Si mes yeux
suivaient ses méandres à travers le sable, ils les comparaient aux sillons creusés par une flamberge quand elle arrache des étincelles aux murs. De belles giclures bien fraîches.
Je portai l’épée au côté.
Je repensai à l’année où tout a commencé, où les évènements se fondirent, se mêlèrent et s’enlacèrent pour ne plus jamais me lâcher. Ces
souvenirs s’imposaient à mon esprit comme une chorégraphie insolente. Ils biaisaient ma vue telle une misaine aux contours volubiles, oscillant à chaque instant, s’adaptant à toutes les
situations pour délivrer leurs informations, et je ne parvenais à les éviter, moi, Nephesh, l’Ange Déchu.
La façon dont la mort m’emporta avait quelque chose de mystique à en juger les textes qui contaient cette disparition, cependant la manière
importait peu tant que le résultat payait : en ce jour maudit, alors que le ciel s’ensanglantait par-dessus nos montagnes, je rejoignis la marée des morts. L’hémorragie qui déchira mon
existence engloutit tout espoir et je me noyais dans l’inconscience. Pourtant si un Dieu m’offrait sur un plateau l’absolution j’étais persuadé de ne rien changer à cette fin. Qui refuserait
l’immortalité ? Qui souhaiterait une autre existence quand la puissance, la force, la prépotence, ce sentiment si exaltant qu’il surclassait les autres, se lovaient entre vos doigts ?
Je représentai une suite logique dans la fresque universelle, le plomb qui soudait les céramiques entre eux, la touche amarante assombrissant l’ensemble, cette étincelle dont personne ne
sous-estimait l’importance et dont, pourtant, tous craignaient la présence.
Je ne prenais pas une part active dans les évènements humains et à peine m’accordai-je un sourire quand un homme commettait l’erreur
d’expirer son dernier souffle ; toutefois mes prédécesseurs absorbaient leur substance comme on aspire un liquide nécessaire à la vie.
Les vivants incarnaient des sources. Nous étions des êtres assoiffés.
Mais je m’étais repu à foison et aujourd’hui la moindre exécution ajoutait à ma douleur. Pourquoi un être de mon acabit, souverain parmi les
morts, Lame d’absolution chez les vivants, ployait sous cette pression toujours plus lourde ? Une fatigue intense, lancinante, épuisante en somme, et pourtant je pliais l’échine devant cette
courbature éhontée. Mon organisme puisait dans ses ultimes ressources pour continuer son office, or chaque heure passée me rappelait combien la souffrance me taraudait. A la nuit tombée je
craignais ouvrir ma main et voir le sang sourdre de cette blessure irrationnelle.
Je me penchai depuis la falaise mais ne discernai pas cette saillie rocheuse sur laquelle je comptais atterrir pour observer les alentours.
Ici, sur ces rivages inondées par des pluies torrentielles où la boue creusait des sillons jusque dans les étables et effritait le ciment qui soutenait leurs demeures, les voix se déchaînaient
tel un maelstrom fracassant mon esprit, elles me harcelaient à tout instant, pourchassant mes rêves et hantant mes pas.
Si un homme venait à croiser ma route il ne percevrait bien sûr pas cette douleur si atroce ; une sueur froide ruissèlerait peut-être
le long de son échine, signe qu’un pressentiment enserrait ses entrailles et les laissait livides, mais les humains n’entendaient rien à l’Autre Monde. Ils suggéraient des entités aveugles.
Ephémères. Pour tuer le temps ils parlaient et plaisantaient, évoquaient une époque où leur puissance s’étendait au-delà des mers, ils riaient en brayant à tout rompre leurs chansons paillardes.
Quel mal à se griser jusqu’à l’aube ?
Avec un soupir à peine audible, je quittai mon perchoir et dégainai Chanteame. Depuis le village en contrebas me parvenaient éructations et
gausseries. Le pommeau blottie dans ma paume commença à s’agiter fébrilement ; lui aussi la sentit, cette fragrance mortuaire.
Un groupe hétéroclite finit par se détacher : deux hommes enveloppés dans leurs caftans pour contrer le froid, une femme à l’aspect
malingre et un garçon, seul, le capulet de sa cape rabattu sur son visage. Il n’existe pas d’échelle de Richter des souffrances.
Même un gamin peut succomber.
Un rideau de pluie continuait à s’abattre sur la colline ainsi les hommes trébuchaient-ils souvent, face contre terre et nez dans la boue.
Je tombai avec aisance à leurs côtés même si, pour eux, seul un brusque souffle ébouriffa leurs cheveux.
- Sam, attends moi !
Le garçon s’essoufflait vite. Les étoiles tournaient dans ses yeux. Un froid glacial investit son corps.
- Sam… punaise mais attends ! Je… je me sens pas bien. Pas des vacances, ça… C’était une mauvaise idée…
Les autres ne perçurent pas ses gémissements ni ses appels à l’aide ; avinés comme ils étaient, ils continuèrent leur marche en se
soutenant les uns les autres.
*
Pourquoi les ai-je suivis par ici ?
La nuit semble refermer ses griffes sur moi pourtant je poursuis mon chemin sans savoir où me mènent mes
pas ni vers quelle route je me dirige. Je n’ose imaginer la réaction de mon père en apprenant ce retard ! Ce crétin s’attachera à me punir, voilà une chose certaine, mais pour une fois je
pense le mériter. Voilà à quoi ça nous mène d’emprunter des raccourcis ; quand j’attraperai l’abrutis qui m’a indiqué ce chemin il en prendra pour son grade, j’en fais la
promesse !
Fichues algues. Elles sont partout, à droite comme à gauche, en face, derrière moi. Si je laissais divaguer
mon imagination je les soupçonnerai de me tendre un piège. Mais cela ne se peut bien sûr : ce ne sont que des plantes quelque peu agressives, rien de plus. Histoire de n’en assurer, j’en
attrape une par la base et tire de toutes mes forces dessus ; elle résiste une fraction de seconde avant de céder sous mon poids, m’entraînant avec elle au sol. Un gémissement me monte à la
gorge quand un galet cingle ma jambe d’une éraflure. Encore une minute et je finirai réduit en poussières !
Une fraîcheur glacée m’étreint peu à peu, jusqu’à engourdir mes membres et affaiblir mes défenses. Pourquoi
Sam m’a-t-elle laissé ? Cloth s’énervera en la voyant rentrer sans moi ! Tu parles de vacances !
Le vent, dans mes cheveux, se perd en murmures d’avertissements. J’ai peur soudain. Je crois qu’on me suit.
Je sens des yeux posés sur moi. Comme… comme si une chose mimait mes gestes pour mieux m’approcher. Je n’ai rien fait… rien fait… l’auberge était jolie, je voulais les imiter… Mais je n’ai rien
fait, non, non.
Je me love à même le sable, recroquevillé. Il faut se faire tout petit, tout petit. Autour de moi les
fibres s’agitent et serpentent. Comment le pourraient-elles ? Il faut que je ferme les yeux et que je fasse taire mon imagination. Sam va revenir me trouver. Il reviendra et me ramènera à la
maison. Je suis si fatigué… si fatigué…
Des embryons de sensations surgissent parfois en moi. Epuisé… je n’ai rien fait pourtant…
La fraîcheur d’une main contre mon aine. L’effleurement de ses cheveux sur ma peau. La
perception de son regard, ce si terrible regard, posé sur mes épaules. Et la douleur de ses ongles marbrant mon cou. Je m’affaisse contre lui avec un sanglot. J’aurai voulu le
supplier de m’épargner, le convaincre d’abandonner sa proie. Lui hurler que je ne mérite pas ce sort funeste. Mais je ne fis rien de tout ça et, quand ses bras resserrèrent leurs étreintes, je ne
fus même plus capable de pleurer.
*
Je plongeai ma lame à travers son torse et l’éventrai lentement, en suivant avec application la crête sous-ombilicale transmise par
l’adolescence, tranchant la chair et les os, continuant la curée jusqu’à atteindre le cœur puis retirai l’épée avec un craquement sinistre.
Certe ignoratio futurorum malorum utilius est quam scientia
Hic immortalia ne speres
A solis ortu usque ad occasum.
Nascentes morimur, finisque ab origine pendet.
Tempus fugit velut umbra.
Etiam periere ruinae.
Antiquior mors turpitudine
Macte nova virtute, puer ; sic itur ad astra.
Eheu semper ruit Oceano nox.
Aussitôt le corps sans vie s’écroula au sol. Et aussitôt aussi, un étrange chant s’éleva dans la plaine. Mon visage
pivota vers une excavation enchâssée dans la falaise.
Ce phénomène ne m’était pas tout à fait inconnu ; depuis toujours se murmuraient des fantasmagories soutenant l’existence d’une telle
grotte. Une connexion entre le monde, les cieux et cet interstice improbable où nous autres, les Anges de la Mort, errions sans fin. Pourtant je ne pensais pas en découvrir l’accès avant ma
disparition tant mes congénères avaient usé leur force vitale pour la trouver, ils avaient remué ciel et terre, navigué sur tous les océans, investi chaque parcelle cultivable ou abandonnée pour
enfin mourir. Couper les fils me reliant à l’existence était à portée.
Je pénétrai avec circonspection dans la grotte, mon épée toujours tenue sur mon côté prête à pourfendre les hommes assez fous pour se
trahir.
L’intérieur ne ressemblait à aucune chose concrète et ne correspondait guère à un antre naturel. Ni parois lisses, ni flaques buvant l’eau
marine, ni même le clapotement de l’eau s’écrasant contre la surface glacée, rien ne résonnait ici, rien ne semblait survivre ou vivre. Du moins ainsi le verrait un humain dépourvu de dons !
Sous mes yeux attentifs à la moindre irrégularité se dessinèrent des contours peu à peu matériels, comme s’ils prenaient appui sur notre monde et affirmaient leur prise.
Une orgie exempte de toute impureté.
Improbable union dont j’admirai le résultat depuis mon promontoire, le regard baissé sur les convives qui glissaient sur le sol sans jamais
s’interrompre, emportés dans une danse aussi belle qu’effrayante. Leurs valses semblaient emplir l’espace tant ces courbures, étirements, sourires lascifs ou envieux, cette gaité perceptible dans
leurs regards concentraient mon attention. Et partout les tables se gondolaient sous les venaisons, partout les âmes s’enserraient puis s’exerçaient devant leurs semblables, partout ces parfums
suaves fleuraient n’importe quelle narine à portée. Jamais une telle décadence ne m’aurait effleuré l’esprit.
Même si je ne parvenais à en détacher mes yeux, mes autres sens percevaient ces émanations subtiles, viande mêlée aux alcools forts, et
devinaient vers quelle fin se dirigeaient ces festivités. Bientôt les hôtes quitteraient leur masque pour se réduire à des créatures des plus communes. Ils onduleraient jusqu’aux buffets,
attraperaient ces coupes où ondoyaient leurs nectars puis se retireraient dans les chambres réservées aux actes de la chair. Ainsi imaginai-je leurs occupations. Comment saisir la différence
quand toute ma vie j’avais assisté à pareille dépravation ? Par tout le royaume on persistait à encourager les stupres et la richesse, vitrine du souverain soumise à l’appréciation de chaque
monarque, or pourquoi résister à ces délices ? Nier nos pulsions pour tourner les talons ?
A refuser la géhenne ces âmes s’étaient enfermées dans une illusion, une éternelle répétition de leurs envies. Un monde où chaque rêve
pouvait s’implanter. L’effroi me figea tant ce blasphème était osé.
Plus j’observais ces mortes-sœurs, plus je sentais un malaise s’immiscer en moi ; dans leurs yeux resplendissaient l’époque où elles
parcouraient le monde pour découvrir ses richesses, peut-être aspiraient-elles à une existence meilleure, à s’enticher d’un homme puis fonder une famille. Je revoyais ma lame déchirer cet espoir.
Je n’avais épargné aucun d’eux. Même quand ils avaient supplié. Même quand ils avaient pleuré.
Les émotions qui m’étreignaient me saisirent soudain, la peur, l’excitation, la jalousie cédaient la place à une sensation plus forte :
la colère. Depuis toujours on m’enseignait la prépondérance du meurtre sur le faste et la nécessité de préserver ses considérations pour mieux servir notre cause, à savoir mener les âmes vers une
destination séraphique, or voir comment se débauchaient les spectres excitait mon courroux. Pourquoi devais-je endurer toutes ces souffrances si une fois mort les esprits se vouaient à une
déviation perpétuelle ? A quel point les frasques perturbaient-elle le monde ? Ne pervertissaient-elles pas les ectoplasmes et autres revenants ?
La musique fit taire mes réflexions et une image s’imposa à moi. Je vis le soleil sombrer, je vis ses rayons embraser nos terres tandis
qu’en Eden tombaient les premiers pétales. Sur cette mer déployée telle une nappe adamantine se poseraient ces résidus et, impressionnés malgré eux, nos esprits accompagneraient leur chute. La
mélodie m’enveloppa comme un manteau de fourrure. Et le monde se brisa.
D’abord je ne sentis rien, un picotement contre mon cou, un frisson qui remonte mon échine, un engourdissement à mes extrémités, puis je
perçus un son et pivotai vers son origine, du moins le croyais-je. Là où végétaient ces fantômes s’ouvrait un vaste puits dont on ne percevait ni le fond ni la source, qui me souriait telle
une bouche avide ; j’aurais crié, j’aurais supplié pour quitter cette sphère d’horreur et d’angoisse mais un instinct dévoyait mon courage. Cette gueule m’engloutit avec un gloussement
sinistre et j’abandonnai mon corps aux convulsions.
Je m’imaginai surplombant une falaise sculptée dans une roche sélène, contemplant depuis ce promontoire un océan dont les vagues se
brisaient en cadence, j’entrevis un univers de souvenirs et regrets, une mer qui léchait mes pieds comme en supplication, un fleuve immense et effrayant, une rue modulée avec talent. Je vis tout
cela et voulu quitter ce refuge pour nager à travers le courant. Cette danse sans cesse reprise ne pouvait blesser ni tuer, non, non, mes frères avaient cherché à m’enfermer dans la déraison et
l’obscurantisme, m’inciter à croupir dans la médiocrité pour affirmer leur supériorité.
Paupières closes, on respire, voilà, la suite maintenant, on expire, si simple quand on y prête attention ! Mécanisme de la vie,
roulement des flots, tout se lie ou bien ?
Leurs pensées convergeaient vers moi. Je me souvins. Leurs visages me hantaient depuis toujours pourtant je repoussai la vérité avec
ferveur, incapable d’admettre mes propres faiblesses ; ces âmes n’étaient pas inconnues, elles ne le pouvaient. J’étais leur assassin. Elles mes victimes. Et cette grotte ? Mon antre ?
Une prison enfermant mes démons intérieurs ?
- Ange Nephesh, porteur de Chanteame, vous m’inviterez bien à danser ?
Mes mains se refermèrent sur les siennes et nos corps, auparavant si froids, si distants, se rapprochèrent pour s’unir. Une communion
parfaite entre nos gestes, lestes, assurés, nos pas, légers tel un souffle à peine perceptible, et cette musique dont les notes virevoltaient entre nous. J’avais empoigné sa taille et laissé mes
doigts courir contre son échine, caressant sa peau au mieux tandis que son sourire s’épanouissait. Nos observateurs commencèrent à applaudir quand, soudain épris, je soulevai ma compagne puis la
portai au dessus de moi. Son corps, offert au vide, ondulait telle une nuée d’ombres et de lumière. Ses cheveux blonds. Sa robe noire. Et ses yeux, par-dessus son petit nez espiègle, qui riait
face à mon adresse.
Je pourrai décrire l’harmonie qui s’enracinait dans la salle, invoquer la musique pour expliquer le bien-être qui m’envahit soudain, vous
dire comment je souhaitais dompter ma proie, feignant l’extase alors que je m’apprêtais à l’achever, mais de tels mensonges refluaient en moi.
Et nous rîmes avec le bal, nous rîmes de cette incongrue rencontre, nous rîmes jusqu’à achever les plus complexes figures, pendant même, et
je ne luttai pas tant mes sentiments dansaient la sarabande.
Notre entourage affichait sa jalousie sans se départir de ces sourires, dira-t-on pour excuser ces menaces qui confinaient à
l’insulte ; harpes, orgue, violons et pipeaux, toutes ces sonorités semblaient se plier à notre volonté. Laquelle considérait chaque dissonance comme un défi à relever, un écho à notre
humeur festive et frivole. D’habitude si maladroit durant la danse, souvent guidé par mes partenaires, je me découvrais une aptitude innée, semblait-il, ou était-ce l’atmosphère qui biaisait mon
objectivité ? Pendant quelques secondes, j’admirai l’élégance de ma compagne, la façon dont elle raffermissait sa prise puis enchaînait les passes, pareille à une fumerolle chatouillée par
le courant. Une lumière à nul autre pareil. Un mirage esquissé au loin, insaisissable, chimérique, merveilleux. J’admirai les courbes de sa poitrine et de ses hanches. Je sentais mon désir
montait avec le tempo. Et pourtant je ne tentai rien pendant cette union, comme si la beauté de l’instant surclassait toute présomption de ma part. Quand la musique s’interrompit sur une note
éthérée, j’admirai l’aisance avec laquelle elle rompit notre étreinte pour me mener au buffet.
- Temere me tangis et angis ?
Ma partenaire feignit la surprise en entant cette langue utilisée pour extorquer la vérité aux errants, quand leurs bouches refusaient
d’avouer l’inavouable, puis elle se pencha à mon oreille et je sentis ses doigts glisser dans ma chevelure :
- Nous avons choisi cette voie, tu le pourrais aussi, Nephesh.
- Chanteame m’inflige une douleur que je ne peux refuser. Je te connais, n’est-ce pas ?
A la façon dont elle renversa la tête en arrière et rit, je devinai que la folie rongeait son être :
- Oh oui, nous nous connaissons si bien !
Elle se remit à glousser, un petit rire cristallin qui vous tordait les tripes puis les laissait exsangues :
- Quand nous nous sommes rencontrés j’arpentai un sentier de montagne pour regagner ma demeure. Je ne te percevais pas à l’époque, bien sûr,
tout juste un frémissement, un souffle, une ombre tapie dans les ténèbres, attendant son heure pour ravir sa victime.
Son regard s’étrécit comme pour me transpercer puis son sourire s’élargit jusqu’à retrousser ses lèvres :
- Mon corps devait mourir ce jour là, n’est-ce pas ? Tu as effectué ton office en me transperçant de part en part. Mais je ne voulais
pas périr ainsi. Chaque Ange possède ses démons intérieurs, Nephesh, nous sommes les tiens. Nous pourrions te pardonner : nos souffrances reposaient en toi mais nos esprits, libérés de leurs
chaînes, s’adonnaient à la danse, aux chants et aux rencontres. Même ta dernière victime se complait ici.
Elle ponctua cette annonce en désignant d’un geste évocateur, mais inutile, un gamin prostré dans un coin. Les mèches dégoulinaient
par-dessus son front mais je reconnus sans peine ces traits pycniques, cette attitude à la fois désespérée et pleine d’espoir. Le garçon tenait à la main un pilon juteux et une boisson aux
reflets ambrés. Un sourire éclairait son visage. Sans doute aurai-je succombé au charme si son pourpoint n’avait été maculé par le sang.
- Je vous ai tués et pourtant vous côtoyez encore notre monde. Vous ne devriez pas.
Comme je continuai à observer le jeune garçon, ma partenaire posa deux doigts sur mon menton et m’obligea à détourner les yeux. Je devinai
sous cet enthousiasme feint une volonté macabre ; souhaitait-elle ma mort ?
- Embrassez-moi, Ange Déchu Nephesh, Porteur de Chanteame. Embrassez votre passé pour couler dans l’acier votre avenir. Scellez notre union
et abandonnez votre triste destinée. Une autre vie vous attend dans cette grotte. Ce garçon en vacances ne souhaitait pas périr, mais vous, souhaitez-vous continuer ce funeste
travail ?
Et soudain tout m’apparut clair.
- Vous êtes une ensorceleuse, vous mentez. Vous n’êtes pas morte sur un sentier de berger. Vous étiez condamnée à la potence pour usage
d’outils blasphématoires. Une faiseuse d’Anges, une avorteuse.
- L’Ange Déchu pourrait accepter une Faiseuse d’Anges, Nephesh. Que désirez-vous ?
Le spectre me décocha un sourire à fendre l’âme puis déposa un baiser sur ma joue. Instantanément, le temps sembla s’arrêter : nous
demeurions face à face, les visages si proches qu’ils semblaient se fondre, elle les yeux écarquillés et moi la tête orientée vers sa poitrine où je voyais poindre les aréoles. Pendant un court
instant elle ne comprit pas ma réaction puis son regard se baissa et un sourire effleura ses lèvres ; avec une douceur qui cette fois ne tenait pas à la manipulation, nos lèvres se
rencontrèrent. Ce contact bouta en moi le désir et aussitôt Chanteame interrompit son chant.
Il est sûr qu'il vaut mieux ignorer les maux à venir que les connaître.
N'espère pas l'immortalité.
Du lever au coucher j’accomplis mon devoir
Chaque instant de la vie est un pas vers la mort
Le temps s’enfuit comme l’ombre
Mieux vaut le repos que la turpitude
Déploie ton jeune courage, enfant ; c'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres.
Hélas la nuit s’élance toujours dans l’Océan